Выбрать главу

Valentine et elle avaient été complices jusqu’à ses dix ans. Une petite fille princesse-délire et sa maman foldingue. Exactement comme elle se l’était promis.

Des jeux idiots, des fous rires, des secrets partagés.

Elle s’était juré de ne jamais devenir une maman aigrie, une maman casse-rêve, une maman en noir et blanc. Et tout avait foiré sans même qu’elle s’en aperçoive. Elle n’avait pas regardé du bon côté. Clotilde s’attendait à affronter une ado rebelle, celle qu’elle avait été; elle s’y était préparée en ne laissant faner aucune de ses valeurs, aucun de ses rêves. En restant la même.

Tout faux!

Elle se retrouvait aujourd’hui face à une ado sage et moderne qui la regardait comme une vieille chose démodée avec ses idéaux d’un autre âge. Aujourd’hui, la maman rigolote au mieux l’indifférait, au pire lui faisait honte.

Valou avait déjà attrapé un sac à main à franges émeraude assorti à sa jupe et attendait devant la Passat. Franck était déjà assis au volant.

— Tu es prête, maman?

Pas de réponse.

Une voix d’ado excédée. Habituée. Excédée quand même.

— Maman! On y va!

Clotilde ressortit du bungalow.

— Franck, tu as pris mes papiers?

— Pas touché.

— Ils ne sont pas dans le coffre.

— Pas touché, répéta Franck. Tu es certaine que tu ne les as pas rangés ailleurs?

OK, pensa Clotilde, je suis le vilain petit canard sans cervelle de la famille, mais je ne suis pas encore complètement déconnectée.

— Oui!

Clotilde se revoyait très précisément ranger son portefeuille dans le petit coffre-fort en fonte incrusté dans le placard de l’entrée, avant d’aller prendre sa douche.

Franck avait relevé ses lunettes de soleil sur son front, tapotait nerveusement sur le volant, tout juste s’il n’appuyait pas frénétiquement sur le klaxon.

— S’ils n’y sont pas, asséna-t-il, c’est forcément que tu…

— Je les ai rangés dans ce foutu coffre hier soir et je ne l’ai pas ouvert depuis!

Dans un élan d’énervement, Clotilde se retourna, hissa sa valise sur le lit et éparpilla les affaires.

Rien.

Elle ouvrit les tiroirs, passa sa main sur les étagères les plus hautes, glissa les yeux sous le lit, les chaises et les meubles.

Rien.

Rien.

Rien dans le coffre de toit, rien dans la boîte à gants.

Franck et Valou se taisaient maintenant.

Clotilde retourna au coffre.

— Je les avais mis dans cette putain de boîte de conserve inviolable. Quelqu’un les a pris…

— Ecoute, Clo… Il y a une clé, un code, et nous seuls…

— Je sais! Je sais! Je SAIS!

Clotilde n’aimait pas le sourire de Cervone Spinello. Elle ne l’avait jamais aimé. Elle se souvenait qu’elle détestait déjà Cervone quand il était enfant, ado, à vouloir diriger leur bande au prétexte que son père était le directeur du camping.

Menteur. Crâneur. Calculateur.

Quelques années plus tard, avec les pleins pouvoirs, quatre-vingts hectares ombragés avec vue sur mer à gérer, cela donnait quelque chose comme:

Obséquieux. Prétentieux. Vicieux.

Tout le contraire de Basile, son père.

— Je suis désolé, Clotilde! se justifiait Cervone. Je n’ai pas encore eu le temps de venir te voir. Il faudra qu’on trouve un moment pour…

Elle coupa court aux intentions d’apéritifs, d’hommages larmoyants à ses parents et d’évocation de souvenirs vieux de vingt-sept ans, en expliquant la disparition de son portefeuille qui, pour elle, ne pouvait s’expliquer que par un vol.

Cervone fronça ses larges sourcils noirs.

Emmerdé. C’était déjà ça…

Il attrapa un trousseau de clés et, en sortant de l’accueil du camping, héla un grand type qui arrosait le parterre de fleurs.

— Orsu, tu viens avec moi.

Cervone accompagna son ordre d’un geste de la main, doigt pointé vers l’allée, comme on le fait pour marquer son autorité sur un animal pourtant obéissant. Un geste de petit chef. L’autre ne broncha pas et le suivit. Clotilde eut un mouvement de recul lorsqu’il se retourna.

Orsu mesurait plus de un mètre quatre-vingt-dix. Sa large barbe mal taillée et d’épais et longs cheveux frisés lui dévoraient le visage, mais pas assez pour dissimuler une infirmité sur tout le côté gauche: un œil fixe, une joue atrophiée, presque creuse, une peau flasque du menton au cou, une épaule tordue, un bras qui se balançait le long de son corps comme une manche vide à laquelle on aurait cousu un gant de plastique rose, une jambe raide.

Inexplicablement, Clotilde fut davantage troublée qu’effrayée. Elle prit d’abord sa réaction d’empathie envers ce géant handicapé pour une forme de pitié, une déformation professionnelle peut-être, mais autre chose la troublait, un sentiment qu’elle ne parvenait pas à identifier. Alors qu’Orsu les précédait de trois mètres, Cervone glissa à l’oreille de Clotilde:

— Je ne pense pas que tu puisses te souvenir de lui. Orsu n’avait que trois mois lors de ce maudit mois d’août. Il n’a pas eu de chance depuis. On l’a gardé, c’est comme ça ici, on n’abandonne pas les chèvres à trois pattes. Aux Euproctes, il s’occupe un peu de tout, on le surnomme Hagrid. C’est plus gentil que méchant.

Tout dérangeait Clotilde dans la confidence de Cervone.

Le tutoiement alors qu’elle ne l’avait pas revu depuis vingt-sept ans.

Parler d’Orsu comme d’un chien qu’on recueille.

Cet air de pape bienveillant alors que Clotilde n’arrivait pas à se défaire de l’image du petit con persécutant les lézards, les grenouilles et toutes les autres bêtes innocentes passant entre ses doigts de tortionnaire boutonneux.

Ils furent bientôt quatre à se pencher sur le minuscule coffre du bungalow. Seule Valou s’était assise sur une chaise, écouteurs dans les oreilles, et se peignait les ongles des pieds. Cervone ne se gênait pas pour lui reluquer les cuisses.

Vicieux, obséquieux, prétentieux, corrigea Clotilde dans sa tête. Elle avait le bon tiercé, mais dans le désordre. Orsu, son immense carcasse repliée devant le cube d’acier, essayait des clés de sa seule main valide, observait la serrure, vérifiait le pêne, la gâche, les cylindres. Cervone contrôlait par-dessus son épaule.

— Désolé, Clotilde, finit par trancher le directeur du camping. Il n’y a aucune trace de forçage. Tu es vraiment certaine que ton portefeuille se trouvait à l’intérieur?

Le cerveau de Clotilde bouillonnait. Ils s’étaient donné le mot? Franck et Cervone, son homme et le type qui la dégoûtait le plus au monde. Clotilde se contenta de hocher la tête. Cervone médita.

— Il y avait de l’argent?

— Un peu…

— Votre fille avait le code?

Direct aussi, Cervone. A côté de lui, Franck était diplomate.

— Oui, mais…

Clotilde allait protester, mais Valou derrière eux s’était redressée.

— Si j’avais voulu voler du fric à mes parents, c’est le portefeuille de papa que j’aurais piqué.

Cervone éclata de rire.

— Bonne réponse, mademoiselle. On va considérer que ça t’innocente.