Orsu connaissait ce rituel; le pratiquait.
Clotilde ouvrit les yeux, se força à raisonner de façon rationnelle.
Orsu utilisait cette technique comme des centaines de milliers d’hommes et de femmes dans le monde, qui font le ménage et qui connaissent cette combine. Elle ne devait pas perdre la tête, se laisser abuser par des coïncidences ridicules. Elle devait se contrôler, laisser le moins de place possible à l’émotion, comme lorsqu’elle devait instruire un dossier qui la touchait, obtenir une pension alimentaire conséquente pour une femme qui se retrouvait seule avec ses mômes, convaincre le mari de vendre la maison qu’il avait construite de ses petites mains bricoleuses pour diviser la somme en deux logements décents, négocier ensuite la garde partagée.
Elle devait se concentrer.
Ce soir, lors du dîner avec ses grands-parents à la bergerie d’Arcanu. Surmonter son émotion, poser les bonnes questions.
Demain, lorsqu’elle rencontrerait Cesareu Garcia. Clotilde avait eu le gendarme en retraite au téléphone, il y a quelques heures, mais il n’avait rien voulu lui dire. «Demain, Clotilde, demain. Pas par téléphone. Viens demain quand tu veux. Chez moi, à Calenzana. Je ne bouge pas. Je ne bouge plus.»
Orsu s’éloignait en boitant avec son seau et son balai. Clotilde, malgré ses efforts, ne parvenait toujours pas à se calmer. Au-delà de la coïncidence affolante des deux serpillières (l’anecdote aurait fait hurler de rire n’importe laquelle de ses copines, se força-t-elle à dédramatiser), elle continuait de ressentir comme des coups de poignard les insultes des gamins envers Orsu. Le simple fait qu’ils l’appellent Hagrid la mettait hors d’elle. Peut-être était-ce seulement dû à son handicap, au fait que Cervone l’exploite pour faire tourner son camping; ici, dans ce décor, cette île, ce peuple qu’elle avait tant idéalisé.
Clotilde consulta sa montre.
Ils avaient rendez-vous à la bergerie dans moins d’une heure.
Quelqu’un l’attendait là-bas. Quelqu’un qui espérait la reconnaître.
Tout en adressant au miroir une grimace qu’elle espérait ressemblante à celle d’une adolescente boudeuse un peu rebelle, elle révisa intérieurement les quelques lignes du message. Comme une prière. Comme les instructions qu’on confie à une espionne, qu’elle doit apprendre par cœur, car elle sait qu’il s’agit d’une mission mortelle.
Je ne te demande rien d’autre. Surtout rien d’autre.
Ou peut-être uniquement de lever les yeux au ciel et de regarder Bételgeuse. Si tu savais, ma Clo, combien de nuits je l’ai regardée en pensant à toi.
La minuterie des sanitaires venait de s’éteindre, plongeant le bloc dans une légère pénombre.
Ma vie tout entière est une chambre noire.
Franck apparut dans l’encadrement de la porte.
— On y va, Clo?
Je t’embrasse.
13
Lundi 14 août 1989, huitième jour de vacances,
ciel de rose bleue
C’est moi!
Vous vous souvenez, je vous ai laissé en plan avec mes ados l’autre fois, sur un air de lambada.
Vous ne m’en voulez pas?
Je dis mes ados parce que je m’inclus dans la tribu, même si je ne me suis pas attribué de lettre…
M, N, A, C, H, Maria-Chjara et Nicolas, Aurélia, le cyclope, Cervone, les autres… La grande affaire des histoires de cœur. Je vous rassure, vous n’avez rien raté, rien de neuf pour l’instant, seulement des travaux d’approche timides. Je vous tiens au courant s’il se passe quelque chose.
Mais peut-être que vous ne le trouvez pas très sérieux, mon bouquet de flirts? Des amourettes que même les amoureux concernés auront oubliées lorsqu’ils seront adultes.
Alors j’ai pensé à vous, je vais vous raconter une histoire d’amour compliquée, malheureuse, tortueuse, comme vous aimez.
Une histoire d’adultes.
Un homme et une femme.
Mon père et ma mère.
Ça allait plutôt bien entre eux depuis le début des vacances, enfin ce n’est pas que d’habitude ça va mal entre eux, ce n’est pas non plus que ça va bien. Disons que ça va rien. Papa rentre tard, maman l’attend, ils parlent des travaux dans la maison, des courses du lendemain et des poubelles à sortir, ils sortent aussi à deux parfois, sans doute aussi qu’ils font l’amour ces fois-là. Mais, depuis les vacances, ça va mieux, en tous les cas pour ce que j’en vois, un petit bisou dans le cou, un petit «T’es jolie, ma chérie», un petit éclat de rire qui blesse pas. A choisir, je dirai que c’est surtout papa qui fait des efforts pour recharger les batteries de leur libido. Et là paf…
Patatras. La cata…
Je vous explique, papa et maman se sont rencontrés en Corse il y a une éternité. Maman faisait le tour de l’île à moto avec des copines. Papa, lui, habitait ici, chez ses parents, au-dessus de la presqu’île, à la bergerie d’Arcanu. Je ne connais pas les détails de leur romance, mais je sais seulement qu’ils se sont rencontrés là, à la Revellata, le 23 août 1968, le jour de la Sainte-Rose.
Du coup, chaque 23 août, c’est leur anniversaire de rencontre. Ce jour-là, papa, obligé, se fend d’un bouquet, selon les années de roses rouges symboles de l’amour passionné, de roses blanches symboles de l’amour pur, de roses orange symboles du désir… Mais aucun, d’après la légende familiale, n’est aussi beau que celui qu’il cueillit à maman le premier été, un bouquet de fleurs d’églantier, la rose libre et sauvage qu’aime tant maman. La Rosa canina.
Chaque année, le 23 août, d’aussi loin que je me souvienne, papa et maman s’offrent une parenthèse et vont passer la soirée à la Casa di Stella, la meilleure table d’hôtes entre Calvi et Porto, avec terrasse romantique sous les oliviers, cuisine au feu de bois, veau corse braisé, pavé de mérou grillé, muscat Casanova pétillant à volonté. On peut y accéder directement à pied par un raidillon au-dessus de la bergerie d’Arcanu. Ils dorment sur place, au gîte, je suppose qu’ils doivent réserver une chambre nuptiale, avec un lit en bois brut, une vasque de marbre sur un guéridon, une baignoire à l’ancienne au milieu de la pièce et une immense baie vitrée ouverte sur la Grande Ourse. Du moins je l’imagine comme ça. Pour tout vous avouer, je crois que j’adorerais qu’un amoureux un jour m’emmène là-haut, à la Casa di Stella, la maison des étoiles… Ça m’arrivera, je vous en prie, dites-moi que ça m’arrivera?
Fin de la parenthèse.
Le bonheur nuptial de mes parents au balcon de la Voie lactée, c’était avant.
Cette année, badaboum.
Ça a commencé par des affiches collées un peu partout dans le camping et sur la route. Un concert de polyphonies corses. Le 23 août, à 21 heures. Le groupe s’appelle A Filetta, il est super connu, paraît-il. Ils tournent dans le monde entier et là ils se produisaient tout près, à la chapelle Santa Lucia, dans un village quasi abandonné, Prezzuna, au-dessus de Galéria.
Papa s’est fendu d’un travail d’approche assez lourdingue.
Uno, je traîne devant les affiches.
Deuzio, je raconte que c’est le meilleur groupe de la planète et je vous passe en boucle leurs cassettes.
Tertio, j’évoque, j’esquisse, je suggère du bout des lèvres à Palma Mama que l’anniversaire de rencontre, on pourrait le faire cette année un autre jour, la veille de la Sainte-Rose, ou le lendemain. La Saint-Fabrice ou la Saint-Barthélemy…