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Cassanu avait légèrement élevé le ton. Franck n’était pas d’accord avec le raisonnement du patriarche. La Corse n’avait pas le privilège de la spéculation foncière. Et les belles maisons, les belles bagnoles, les yachts et les jets privés, ça le faisait plus fantasmer que râler, même s’il ne pourrait jamais se les payer. Justement parce qu’il ne pourrait jamais se les payer.

Il ne répliqua pas pourtant, il n’avait aucune envie de se fâcher avec le grand-père de sa femme. Le type le plus puissant du coin, d’après ce qu’on racontait.

Il se tourna vers le chêne vert.

— Tu viens, Clo?

— Oui, j’arrive.

Doucement, à l’horizon, la boule de feu tombait dans la Méditerranée.

Valou geignait.

— On fait quoi, maman?

— On reste, encore un peu.

— Jusqu’à quand?

— Jusqu’à ce qu’il fasse nuit.

Négligeant ostensiblement les soupirs de sa fille, Clotilde jeta une nouvelle fois un lent regard panoramique sur le paysage qui les entourait. Légèrement surélevée sur la butte où poussait le chêne vert, elle bénéficiait d’une vue à trois cent soixante degrés.

Tiens-toi quelques minutes sous le chêne vert, avant qu’il fasse nuit, pour que je puisse te voir.

Est-ce que l’auteur du message l’observait, les observait, elle et Valou?

Qui?

Où?

Elle pouvait être vue d’un million d’endroits; de n’importe quel point de la montagne qui formait un vaste amphithéâtre, à l’est et au sud; par n’importe quel voyeur dissimulé quelque part dans le maquis et disposant d’une paire de jumelles. A moins que le voyeur ne se tienne plus près, derrière l’une des fenêtres de la bergerie, de la grange sur sa droite, du hangar sur sa gauche, ou d’une des cabanes de berger dispersées dans les prairies en pente douce vers les hauteurs de la Balagne.

N’importe qui.

N’importe où.

— On y va, maman?

Le soleil s’était définitivement noyé. C’était fichu, le voyeur ne se manifesterait pas. Il continuerait peut-être de les observer, s’il disposait de lunettes infrarouges.

Débile! Elle devenait folle. Cassanu et Lisabetta devaient se demander ce qu’elle fichait plantée là. Franck allait la maudire toute la soirée de l’avoir abandonné à table avec son grand-père.

— Oui, Valou, tu peux y aller.

Dans la montagne, en direction de la presqu’île et le long de la baie de Calvi, des lumières commençaient à s’allumer. Clotilde n’était qu’une fourmi dans un champ qui lui semblait infini, effrayée par les lucioles. Une ombre passa soudain à l’entrée de la bergerie, s’arrêta, la fixa, avant de disparaître dans l’ombre de la grange. Clotilde eut seulement le temps de reconnaître la sorcière, la vieille femme qui les avait maudits sur la route et avait resurgi sur les photos en compagnie de Cassanu et Lisabetta.

Quelques étoiles brillaient déjà au-dessus des montagnes, comme des cabanes de berger mal arrimées qui se seraient envolées.

Je ne te demande rien d’autre. Surtout rien d’autre.

Ou peut-être uniquement de lever les yeux au ciel et de regarder Bételgeuse. Si tu savais, ma Clo, combien de nuits je l’ai regardée en pensant à toi.

Laquelle de ces étoiles était Bételgeuse? Elle n’en avait aucune idée.

Quelqu’un, quelque part, cherchait-il réellement à contempler cet astre en même temps qu’elle? En communion, le regard tourné dans la même direction, tel Saint-Exupéry cherchant des yeux l’astéroïde de son Petit Prince?

Sa mère?

Ça n’avait aucun sens.

Bouger, se raisonna Clotilde. Rejoindre Franck, s’excuser, parler encore un peu, filer, oublier.

Le chien surgit de la route et pénétra dans la cour au moment exact où Clotilde allait descendre la butte pour rejoindre la pergola. Dans la pénombre, elle ne distingua pas la couleur exacte de son pelage, mais l’animal avait la corpulence d’un labrador. Un chien de berger, sans doute… Clotilde aimait les chiens, comme les animaux en général. Elle ne ressentait aucune peur face à eux; dans une autre vie, elle aurait adoré être vétérinaire. D’ailleurs, pourquoi s’effrayer de ce chien qui courait vers elle? Cassanu allait appeler son molosse avant qu’il ne lui saute sur les genoux ou ne bave sur sa robe. Son grand-père imposait son autorité sur tous les Corses à trente kilomètres à la ronde, ce n’est pas son chien qui allait lui désobéir.

Cassanu Idrissi ne prononça pourtant pas un mot, ne fit pas un geste.

A l’instant où le chien s’approchait de la main que Clotilde lui tendait, une nouvelle ombre se détacha de l’entrée de la bergerie. Une ombre massive, qui leva un bras en direction du chien. Un seul bras indiquant des ordres précis.

Orsu!

La seconde suivante, Clotilde entendit sa voix.

— Stop, Pacha. Ici, au pied.

Le chien s’arrêta net, ne la toucha pas. Il avait l’air particulièrement doux, avec des yeux farceurs à faire tourner les chèvres en bourrique. Pourtant, sans que son corps puisse résister, Clotilde s’adossa d’abord au tronc du chêne, puis lentement, centimètre après centimètre, glissa, comme si ses jambes ne pouvaient plus la porter, pour se retrouver assise sur l’herbe, tremblante.

Pacha l’observait, étonné, hésitant à lui lécher un bras ou une joue pile à la hauteur de sa truffe.

— Pacha, au pied, répéta Orsu.

Pacha.

Ce nom continuait de cogner dans les parois du crâne de Clotilde, mais ce n’était pas un labrador qui le portait, c’était un petit bâtard au pedigree indéfinissable que sa mère lui avait offert pour son premier Noël. Elle n’avait pas un an.

Pacha.

SON chien.

Pendant les sept premières années de sa vie, Clotilde l’avait porté dans ses bras, promené en poussette, gavé en cachette de carrés de chocolat et de morceaux de sucre. Pacha l’avait accompagnée partout, comme une peluche vivante qui ne la quittait même pas à l’heure de la sieste ou la nuit, qui dormait sur son lit, qui se couchait en boule à côté d’elle à l’arrière de la Fuego. Puis, un jour, Pacha avait sauté par-dessus la barrière. Sans doute cela s’était-il passé ainsi. Il n’était pas là quand elle était rentrée de l’école avec maman. Il n’était jamais revenu. Elle ne l’avait jamais revu. Elle ne l’avait jamais oublié.

Orsu siffla, cette fois, et le chien, enfin, fila vers son maître.

Une coïncidence? se força à raisonner Clotilde pour calmer ses pensées affolées. Encore une coïncidence? Des milliers de chiens en France devaient s’appeler Pacha…

Le labrador qui s’éloignait n’avait pas plus de dix ans. Il était donc né des années après que sa famille avait disparu dans l’accident. Presque vingt ans plus tard. Pourquoi alors lui donner le nom d’un bâtard de Normandie? D’un bâtard disparu en 1981? D’un bâtard qui n’avait jamais mis les pieds en Corse, puisque les parents de maman le gardaient chaque été? D’un bâtard dont Cassanu, Lisabetta et Orsu devaient ignorer l’existence?

Clotilde aperçut Franck se lever sous la pergola. Valou s’était installée un peu plus loin, les écouteurs fluo de son portable dans les oreilles, assise sur le banc de bois.

— On y va, Clo?

Telle mère, telle fille, devaient penser Cassanu et Lisabetta. Sa grand-mère sortit à l’instant de la bergerie et embrassa Orsu comme s’il était son fils.

— On y va, répondit Clotilde.

Pas facile de refuser. Pas facile de s’attarder. A se tenir ainsi seule sous le chêne, Clotilde n’avait pas démontré un sens aigu de la famille.