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La vie de couple, une partie de poker.

O, mon lecteur du futur, jamais je ne pourrai jouer à ce jeu-là! Je me ferais rouler par le premier beau gosse venu. Je ne possède rien de cette confiance qu’affichent les autres filles, cette certitude que je peux tirer les ficelles, moi aux manettes et les mecs comme des pantins au bout du fil.

Je ne suis pas de la race des Palma Mama, des Maria-Chjara, parce qu’il faut que je vous parle d’elle aussi, y a du nouveau…

J’aime papa, et plus encore après le coup de la robe Benoa.

Mais j’admire maman… Vous ne le répéterez pas, hein, promis?

J’aurais trop la honte si elle lisait ça.

Alors je vous livre mon pronostic, là tout de suite, pour la Sainte-Rose, le soir du 23 août.

Polyphonies corses ou repas romantique à la Casa di Stella?

Je mise tout sur Palma Mama!

* * *

Il leva les yeux au ciel et fixa les étoiles.

Bien entendu. Bien entendu, tout aurait été si différent si Palma Idrissi avait gagné.

16

Le 15 août 2016

15 heures

Calvi n’avait pas changé, c’est d’abord ce qu’avait pensé Clotilde. Même citadelle de granit coiffant la baie, mêmes villages accrochés à la Balagne, même train de la plage jusqu’à L’Ile-Rousse.

Calvi comptait simplement davantage de touristes que dans son souvenir. Le contraste était saisissant entre le camping des Euproctes perdu dans le maquis, la bergerie d’Arcanu au cœur de la montagne, et cette foule entassée au bord de l’eau, ces familles tournant en rond dans des parkings surchauffés avant de se résoudre à aller se garer plus loin et revenir à pied, cette marée humaine descendant des ruelles comme une lave vivante, coulant de la citadelle pour se répandre sur les quais, les terrasses, les plages. Comme si accueillir des millions de visiteurs sur cette île ne changeait rien à sa quiétude, à la tranquillité des coins préservés, comme si cette invasion estivale ne devait pas inquiéter Cassanu et les autres amoureux de la Corse sauvage, puisque plus les touristes étaient nombreux et plus ils s’entassaient dans les mêmes lieux.

D’ordinaire, Clotilde n’aimait pas la foule, mais en ce début d’après-midi, elle la trouva rassurante. Le nombre imposait l’anonymat. Le brouhaha imposait le silence.

Depuis hier soir, elle avait tant parlé. D’elle. Des siens.

Avec Franck d’abord, sur la route du retour jusqu’au camping des Euproctes. Clotilde avait détesté son petit sourire de vainqueur. Admets-le, Clo, tu as beau être restée plantée sous le chêne avec Valou, m’avoir laissé en plan avec ton grand-père, personne n’est venu. Ton mystérieux correspondant t’a posé un lapin!

Mais oui, Franck, bien entendu, continue… Aucune soucoupe volante ne s’est posée dans la cour de la bergerie, aucun fantôme n’est sorti de terre, rien, rien que moi et ma fille face à la montagne vide.

Du coup, Clotilde n’avait même pas osé aborder avec son mari la nouvelle coïncidence qui l’obsédait, à laquelle elle ne voyait aucune explication logique.

Pacha.

Le nom du chien d’Orsu.

Le nom de son chien. Celui de son enfance.

Un nom qui, si elle allait au bout de son raisonnement sans qu’on lui oppose le refrain «Ce n’est pas possible, ma vieille», avait été donné à ce chiot, il y a une dizaine d’années, par quelqu’un qui avait connu Pacha. L’avait aimé. Avait pleuré sa disparition. Et puisque ce n’était pas elle, une seule solution s’imposait.

Seule sa maman pouvait avoir baptisé ce chien Pacha.

Il y a moins de dix ans. Vingt ans après l’accident, vingt ans après sa mort.

Ce n’est pas possible, ma vieille!

Franck avait garé la voiture devant la barrière fermée du camping et avait embrassé Clotilde sur la joue en la serrant un instant dans ses bras. Rien d’affectueux dans ce geste, avait-elle pensé. Seulement une accolade respectueuse entre deux joueurs après une partie de tennis. Leur couple se réduisait-il à une compétition? Un set à zéro pour Franck.

Si Clotilde avait détesté cette condescendance de Franck, cette politesse à laquelle se force un supérieur avec un employé borné, elle avait moins aimé encore le sourire de Cervone Spinello, ce matin, à l’accueil du camping. Lorsqu’elle l’avait abordé, il collait l’affiche d’une soirée eighties sur la plage de l’Oscelluccia.

— Je t’offre un café, Clotilde?

Non. Merci.

— Ta fille est superbe, Clo.

Connard!

— Elle me rappelle ta mère, elle possède sa classe, sa…

Un mot de plus et…

Clotilde s’était calmée. Grâce à sa profession d’avocate, elle avait petit à petit appris à maîtriser ses pulsions, à affronter les pires minutes des pires procès, quand la mauvaise foi d’un client dépasse les bornes du défendable, et qu’il faut le défendre, pourtant. Clotilde s’adressait à Cervone pour obtenir des renseignements précis. Rien à redire sur ce point, le patron du camping l’avait renseignée, avec une précision professionnelle. A propos d’Orsu…

Orsu était orphelin. Né d’une mère célibataire morte d’épuisement, de solitude et de honte, puis élevé par sa grand-mère, Speranza, la vieille sorcière vêtue de noir qu’ils avaient croisée hier sur la route puis à la bergerie. Speranza travaillait depuis toujours à la bergerie d’Arcanu, s’occupait du ménage et de la cuisine, de la traite des bêtes et de la cueillette des châtaignes. Elle faisait presque partie de la famille Idrissi et Orsu avait grandi dans ses jupes, à Arcanu.

En puisant au plus profond de ses souvenirs d’enfance, Clotilde parvenait à se rappeler, lorsqu’ils passaient la journée à la bergerie, avec Nicolas, une ombre apportant les plats, passant le balai, ramassant les jouets derrière eux. Elle se rappelait avec un peu plus de précision un bébé de quelques mois, qui restait presque toujours immobile dans le parc installé à l’ombre du chêne, entouré de peluches abîmées et d’animaux en plastique sales et décolorés. Un bébé muet. Maigre. Bizarre.

Orsu?

Ce nouveau-né chétif était devenu ce géant, cet ogre, cet ours?

Dès ses seize ans, Cervone l’avait embauché pour travailler au camping, parce que personne n’en voulait plus, et surtout pas l’école. Par pure bonté. Par amitié pour Cassanu. Par pitié, oui, si tu veux, Clo, par pitié, c’est exactement ça, si on veut vraiment nommer les choses.

Par pitié.

Connard!

Clotilde n’avait plus la force de varier les insultes crachées par ses pensées, son cerveau était saturé, de souvenirs étonnamment précis qui resurgissaient à chaque virage, à chaque rencontre, à chaque conversation, et qui entraient en collision avec tout ce qu’elle vivait depuis hier, comme si une vérité inavouable se dissimulait derrière, une vérité qu’elle n’avait pas su deviner en 1989, du haut de ses quinze ans.

Vingt-sept ans plus tard, elle avançait en piétinant dans la rue Clemenceau. La foule grouillante de l’artère commerçante de Calvi l’apaisait. Son regard se perdait dans la vitrine de chaussures de Lunatik, s’attardait sur les colliers de la bijouterie Mariotti, sur les robes de chez Benoa. D’autres images remontaient à la surface, un de ces souvenirs disparus qui s’était d’abord traduit par une vague réminiscence, l’impression d’avoir déjà vécu la même scène, avant que le voile se déchire et que le film repasse devant ses yeux avec netteté. La rue de Calvi, sa mère qui traînait comme elle aujourd’hui, devant les boutiques, son chéri qui lui offre la robe noire à roses rouges et les bijoux rubis sur lesquels elle avait flashé.