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Moi je m’en fiche. Comme d’hab, je me tiens en retrait, un peu plus haut sur la plage, à la limite de l’ombre des pins maritimes, les genoux et les fesses planqués sous mon tee-shirt trop grand. De là, je domine la plage, je distingue toutes les nuances de bleu de l’eau qui devient bêtement transparente quand on y plonge, les gouttes incroyables de turquoise entre le bleu profond des colonies de posidonies. Sans oublier tout un écosystème d’êtres humains à observer.

Si je tourne les yeux vers la pointe de la Revellata, je vois encore les ruines de la marina Roc e Mare qui a sauté il y a trois jours. Toujours aucune nouvelle de l’enquête sur l’explosion, j’ai eu beau cuisiner Aurélia, la fille du gendarme, rien! D’ailleurs, elle m’énerve toujours autant, celle-là, à se balader sur la plage avec son air supérieur, tout habillée elle aussi. Je déteste qu’on puisse penser qu’on se ressemble. Que j’ai un point commun avec cette fille qui marche dans le sable comme si c’était son tour de garde, comme si le bord de mer lui appartenait, comme s’il y avait un temps de stationnement limité pour les serviettes et qu’elle le contrôlait, qu’elle vérifiait que les gosses rebouchent bien les trous de leur château de sable avant de s’en aller, qu’elle espionnait tout le monde avec ses yeux de faucon pèlerin. Avant d’aller tout rapporter à son père.

Je ne lui ressemble pas, rassurez-moi! Je suis l’inverse d’Aurélia, vous êtes d’accord?

Je ne juge pas, moi.

Je ne condamne pas.

J’analyse simplement, j’apprends. Je me documente sur les plaisirs qui me sont encore interdits.

J’emmagasine, la théorie au moins. Pour plus tard. Quand je serai grande.

Pile face à moi, Maria-Chjara a retourné sa peau caramel sur sa serviette orange et a tendu une main vers Hermann, en aveugle, comme si elle ne savait même pas qui était son voisin de plage, et qu’elle s’en fichait. Dans sa main, il y a un tube de crème solaire. Pas un mot, pas un regard. Juste un geste, explicite, celui de faire sauter dans son dos la fermeture de son haut de maillot et de coller ses gros seins contre la serviette, de planquer ses tétons dans le tissu-éponge. Exactement comme maman, qui se tient plus loin, avec des copines du camping. Parents d’un côté, ados de l’autre, c’est la loi de la plage.

Palma Mama emporte toujours son gros sac, sa bouteille de Contrex, son gros livre sans lequel elle ne sort jamais, elle doit en être à la page 12, j’ai vérifié, le marque-page n’a pas bougé depuis une semaine.

Papa n’est pas là. La plage, il déteste. Il doit traîner à Arcanu, avec son père, les cousins, les amis, entre Corses… N’empêche, les autres années, papa faisait un effort pour mettre les pieds dans le sable, tapait la balle avec Nico, construisait un château avec moi (bon, ça, d’accord, c’était il y a longtemps), allait piquer une tête, dormait une heure en tenant la main de maman.

Pas cet été! Papa et maman continuent de se faire la gueule pour le concert de polyphonies le jour de la Sainte-Rose; comme s’il en voulait à maman ou que maman n’avait toujours pas digéré. Si un jour j’ai un amoureux, je ne voudrais pas finir comme eux.

Je tourne la tête, la plage est un théâtre, une scène de dix mille mètres carrés avec des centaines d’acteurs de tous les âges et de toutes les couleurs…

Mon regard se pose sur un jeune couple. Une serviette pour deux.

Je veux être comme eux!

Le couple ressemble à des dizaines d’autres. C’est pas si difficile, le bonheur! Suffit d’avoir vingt ans, ce qui arrive à tout le monde, vous êtes d’accord. Suffit d’être beau une fois à poil, ce qui arrive à presque tout le monde à vingt ans, et surtout une fois bronzé. Une fille et un gars, et ça se regarde dans les yeux comme dans un miroir, et ça se tient la main, et ça se caresse, et ça admire le cul de l’autre lorsqu’il se lève pour aller se baigner, et ça se sourit, ça rit même, ça fait attention à l’autre, ça doit avoir vaguement conscience que ces moments-là, faut pas les gâcher parce que ce sont les plus beaux et qu’ils ne reviendront pas. Alors ça savoure, ça s’enamoure, ça s’aime, tout simplement.

Mon regard remonte la plage comme on remonte le temps.

Je trouve ce que je cherche. Un couple de trente ans.

Lui n’est pas mal, sportif, à quatre pattes, presque enterré dans l’immense piscine de sable qu’il creuse avec ses gamins crémés et chapeautés, deux et quatre ans. Il a l’air d’adorer ça, davantage même que les gamins. Elle lit, distraitement, et de temps en temps elle lève la tête et les observe. Heureuse. Elle rajuste l’élastique du chapeau sous le menton du petit blond, tend une bouteille fraîche avec une tétine, écarte une mouche.

Elle veille.

Sexy jusque dans le moindre geste. On sent qu’elle est là où elle voulait être. Qu’elle a obtenu ce qu’elle voulait obtenir. L’apogée. Le sommet.

Elle surveille.

Parce que tout ce qu’elle possède, son mari bien dévoué, ses enfants bien élevés, son corps bien roulé, elle veut le garder.

Comme si tout ça était éternel!

Tu rêves, ma vieille!

Mon regard glisse encore, je n’ai que l’embarras du choix, je me pose quelques mètres plus loin.

Ils ont quarante ans. Peut-être cinquante.

Elle lit, vraiment. Concentrée. Les dernières pages d’un gros pavé. Lui, à côté, s’ennuie. Il est pourtant encore pas mal, grand, grisonnant, quelque chose dans le regard de puissant. Il regarde ailleurs. Une plage, ça ne manque pas de jolies choses sur lesquelles poser les yeux.

Ou bien, je choisis un autre couple. Le même, même âge, mais inversé. Lui est allongé sur le côté, tournant le dos au soleil, à l’ombre d’un parasol, le ventre un peu gras glissant doucement sous lui comme un ballon dégonflé. Elle à côté, encore superbe, s’emmerde. Elancée, élégante; maquillée, soignée. Elle regarde ailleurs. Son regard se pose sur des gosses qui jouent au loin. Les siens doivent être déjà trop vieux, ou pas assez pour leur avoir offert des petits-enfants. Elle s’emmerde, résignée à attendre ainsi, tout le reste de sa vie.

Elle va être longue, la pente à redescendre, ma grande…

Le temps passe. Mon regard glisse. Je cherche un long moment avant de trouver les spécimens rares que je cherche.

Ils ont soixante-dix ans, quatre-vingts peut-être. Je n’entends pas ce qu’ils se disent mais ils se parlent, c’est certain. Il doit lui demander si elle n’a pas trop chaud, elle doit lui demander s’il veut son livre, ses lunettes, sa casquette. Et puis, d’un coup, ils se lèvent.

Je n’aime pas leurs corps nus. Moi, si j’avais comme eux la peau ridée, les os apparents qui semblent la percer, la chair comme trop lourde, agglutinée dans le menton, le cou, le ventre, les fesses, je me planquerais.

Mes mains se tordent dans mon tee-shirt.

Ces deux vieux me fascinent, à se tenir ainsi la main en entrant dans l’eau, à ne même pas hésiter à avancer, à ne même pas frissonner sous la morsure de l’eau, à coller un instant leurs lèvres l’une sur l’autre et à s’éloigner, vers les voiliers, dans un crawl impeccable et coordonné.

— Tu mates les vieux, maintenant?

J’ai levé les yeux.

C’est Cervone. Cervone Spinello. Bermuda, chemise à fleurs, baskets. Lui non plus, je ne l’ai jamais vu en maillot. La plage, l’ai-je entendu crâner une fois, je l’ai toute l’année rien que pour moi. Alors l’été, je la laisse aux blaireaux.

Depuis combien de temps était-il là? Depuis combien de temps m’observait-il? Moi, ma mère, les autres mères, les autres ados? Comme pris en faute, mon regard remonte la plage, comme si je pouvais rembobiner tout ce que je viens de voir et revenir au point de départ.