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Qu’est-ce qu’elles fichaient? Clotilde ne dansait tout de même pas sur cette soupe techno?

Franck attendit encore presque une demi-heure, à errer dans le camping, à uniquement croiser quelques ombres, d’autres insomniaques, promeneurs de chien, retraités allergiques à David Guetta, parents inquiets.

La torche du portable de Clo éclaira le bout du chemin à 3 h 04 très exactement. Franck aurait pu le jurer à un flic, à la minute près, il consultait l’horloge de son portable en quasi continu. Il la reconnut aussitôt qu’elle passa sous le réverbère à l’entrée de leur emplacement.

— Où est Valou?

Franck s’en voulut sur le coup de n’avoir posé aucune autre question, même pour la forme: alors la soirée? alors cette Italienne? alors cette boîte au bord de la mer?

Mais Clo était seule.

Elle avait l’air épuisée. Les yeux tirés. La démarche fatiguée. Comme prête à s’effondrer sans rien raconter, sans rien expliquer. Demain, demain, là je suis crevée. Franck n’aima pas cette attitude, cette nonchalance, presque un mépris. Il détesta cette impression d’être mis hors jeu et d’avoir encore à se justifier.

— Où est Valou? répéta-t-il.

Clotilde s’écroula sur une chaise. Il l’emmerdait, ça se voyait.

Les mots de sa femme sortirent parce qu’il le fallait. Lentement, traînant les pieds.

— Elle est restée. Avec des copines. Des copines du camping. Elles remonteront ensemble.

— Tu te fous de ma gueule?

Ces mots, les siens, étaient sortis comme ça, sans calcul; au sprint. Et il en avait tout un peloton derrière.

— Elle a quinze ans, bordel! T’es inconsciente ou quoi?

Un peloton d’exécution.

Il la fusilla du regard.

— J’y vais. Je vais la chercher.

Clotilde n’avait pas réagi que Franck s’enfonçait déjà dans la nuit.

Clotilde dormait lorsque Franck revint.

Du moins, elle était allongée, sous les draps, enroulée dans son tee-shirt Charlie et la chocolaterie.

Yeux clos.

Elle avait laissé la fenêtre du bungalow ouverte, Franck n’osa pas la refermer. Il se déshabilla rapidement, dans la semi-pénombre, colla son corps à celui de sa femme.

— C’est bon, Valou est couchée.

Lèvres serrées.

Franck posa sa tête sur l’épaule nue de Clo, fit ramper une main sous elle, emprisonna son sein gauche.

Cœur cousu.

Il le sentait respirer contre sa paume, l’écho de la techno par la fenêtre ouverte lui donnait l’illusion de l’entendre battre, amplifié un million de fois.

— Je suis désolé, Clo. Je suis désolé de t’avoir parlé comme ça. J’ai juste eu peur pour Valentine. Y avait des gars bourrés en bas. Du shit. La plage, la mer, les rochers.

Le cœur se calma, lentement, alors que la musique accélérait.

Lèvres entrouvertes, enfin…

— Qu’est-ce qu’elle a dit?

— Valou? Rien. Elle était déjà surprise d’avoir pu rester aussi tard, je crois.

Boum boum boum boum.

Dehors.

Yeux grands ouverts, cette fois.

Clotilde se tourna doucement, les planta dans les siens, à ras d’oreiller.

— T’as juste eu peur, c’est rien. On n’en parle plus. T’es… t’es un père formidable.

Les mains de Franck s’aventuraient sous le tee-shirt, la plus audacieuse gravit l’autre sein.

— Et un mari nul?

Elle le laissa faire, la caresser, gonfler doucement son cœur de désir, sa bouche de soupirs, son ventre de plaisir, avant que ne sautent une à une les dernières coutures et qu’elle ne lui murmure:

— Tais-toi, idiot!

Ils firent l’amour en silence. Pour ne pas être entendus. De dehors, de Valou, comme si c’était eux les ados.

Trop vite.

Clotilde se referma presque aussitôt ensuite.

Dos tourné. Drap froissé. Corps plié.

Franck débandait.

Clotilde lui échappait.

Est-ce que tout était écrit dès le départ?

Il repensa à leur première rencontre, il y a près de vingt ans, une soirée costumée chez un ami commun, tous les deux fraîchement séparés, elle déguisée en Morticia Addams et lui en Dracula. Sans cette ressemblance morbide, Clotilde ne l’aurait sans doute même pas remarqué. A quoi tient une vie? A un masque que l’on porte ou pas? Jusqu’à la veille de la soirée, il avait cherché un costume de Peter Pan dans lequel il aurait pu rentrer…

Le sexe de Franck n’était plus qu’un truc mou, humide, laid, qu’il aurait aimé arracher. Les rencontres naissent de coïncidences, continuait-il de penser. D’un jet de dés. Si des couples tiennent ainsi, après que le hasard les a réunis, c’est donc que cela aurait pu tout autant marcher avec une autre fille, si le destin l’avait décidé. C’est donc qu’une histoire d’amour ne vaut pas plus qu’une autre, que mille autres vies auraient été possibles, peut-être meilleures, peut-être pires. Au fond, pensait Franck en fixant par la fenêtre le carré de ciel sans étoiles, les seules vraies histoires d’amour sont celles où l’un des deux triche au départ, trafique le hasard, se déguise, enfile le bon costume, porte le bon masque, attend des années avant de le faire tomber. Le temps que l’autre soit habitué, conditionné, piégé.

— Et ta belle Italienne? demanda doucement Franck au dos tourné.

— Belle. Encore belle…

Il délirait. Clo était seulement préoccupée. Perturbée. Leur couple s’en remettrait. Il devait tenir le cap. Son doigt remontait le long de la colonne vertébrale de sa femme.

— Belle, continua-t-elle. Mais bizarre. Elle ne se souvient pas de Nicolas.

Son doigt zigzaguait un peu.

— Vingt-sept ans plus tard? Tu trouves ça bizarre? Et toi? Tu te souviens de tes amis? De tes amis quand tu avais quinze ans ici?

Elle hésita.

— Non, tu as raison.

Franck arrêta la course de son doigt, un peu avant la nuque de Clotilde, déçu.

Il savait qu’elle mentait.

23

Samedi 19 août 1989, treizième jour de vacances,

ciel bleu de l’encre de tes yeux

Cher lecteur du futur,

Je vous écris une carte postale de Corse, une brève carte postale, car pour tout vous avouer, ces jours-ci, j’ai davantage à faire qu’à vous écrire.

Je suis trop occupée.

A ne rien glander. Juste à rêver.

Alors je me force, après vous avoir abandonné pendant deux jours, je vous donne des nouvelles, un peu comme la seule fois où je suis partie en colo, dans le Vercors, et que ma mère m’avait glissé des enveloppes timbrées pour toute la famille, avec obligation d’écrire, aux tatas, aux tontons, aux cousins…

Alors, si c’est obligé…

Chers tous,

Je suis toujours en Corse.

Ici tout va bien, je m’amuse bien, j’ai plein de copains.

Un amoureux aussi. Depuis avant-hier.

Un pêcheur de dauphins. Je pense à lui tout le temps.

Il ne le sait pas. Il ne le saura jamais. Il ne m’aimera jamais.

Peut-être qu’il aimera ma mère à la place.

Ma vie n’est rien qu’un immense malentendu.

Sinon, tout se passe bien.