— Les fantômes.
Non, visiblement, il n’avait pas dessaoulé.
— Je vais te faire une confidence, Clotilde. Un truc que je n’ai jamais osé raconter à personne, encore moins à Aurélia ou à son père. Si j’habite dans cette maison comme une prison, si je vis avec Aurélia, si j’ai renoncé un à un à tous mes projets, c’est à cause des fantômes. A cause d’un fantôme en particulier. C’est toi qui avais raison, Clotilde, ou Lydia, comme tu veux. Les fantômes existent. Et ils nous pourrissent la vie! Je sais bien que tu vas me prendre pour un dingue, mais je m’en fiche. Maintenant, faut que tu y ailles. Aurélia rentre ce midi. Je ne pense pas qu’elle aimerait te trouver là.
Hors de question.
Natale se foutait de sa gueule!
— Qu’est-ce que tu fiches avec elle? Et ne viens pas me parler des fantômes.
Il leva les yeux et, par la baie vitrée, fixa la croix en haut du Capu di a Veta.
— C’est amusant, Clotilde. Tu as vieilli plus que moi, au fond. C’est toi qui aujourd’hui ne crois plus à l’étrange, à l’irrationnel. Malgré tous les signes. Mais puisque tu ne veux pas entendre parler de ce fantôme, je vais simplement te dire que j’avais mes raisons de céder aux avances d’Aurélia. De bonnes raisons, des raisons impérieuses.
La brève étincelle dans ses yeux s’était définitivement éteinte.
— Tu sais, continua-t-il, les couples de raison, ceux qui commencent sans attirance, sans illusions sont ceux qui durent le plus longtemps. Pour une raison simple, Clotilde. Une raison implacable. Parce qu’on n’est pas déçu! Parce que ça finit par être mieux que ce à quoi on s’attendait. Qui peut dire ça d’une histoire d’amour, hein? Qui peut dire ça d’une passion? Que c’est mieux à la fin qu’au début?
Une voix hurla dans la tête de Clotilde. Au secours! Pas toi, Natale, pas toi. N’importe qui a le droit de me sortir ce discours, n’importe quel connard… mais pas toi!
Des années, quand tout allait mal, elle avait pensé à lui. A Natale Angeli, un pêcheur de sirènes, un apprivoiseur de dauphins, un homme qui croyait aux étoiles, à son rêve aussi grand que l’océan. Capable de transmettre cette foi à une gamine. Capable de lui faire croire que tout n’est pas foutu d’avance.
Natale Angeli.
Qui pose le dé à coudre dans lequel il a noyé ses illusions et qui va prendre son service au Super U. Toujours ce même regard craintif, d’une vitre à l’autre, comme un euprocte coincé dans un vivarium, entre mare et monti, comme s’il ignorait de quel côté les fantômes allaient surgir pour l’emporter.
— Et toi, Clotilde, t’es heureuse en couple?
Et pan! Qu’est-ce qu’elle croyait?
A jouer les donneuses de leçons, un peu orgueilleuse, limite conne.
La gamine rebelle, les têtes de mort, les cheveux corbeau.
Qu’est-ce qu’elle croyait?
Que Natale n’était pas déçu, lui aussi?
25
Samedi 19 août 1989, treizième jour de vacances,
ciel bleu de Prusse
C’est bizarre.
On est dans l’après-midi et les gens sont devant la télé. Enfin, certains.
Scotchés comme s’il était arrivé quelque chose de grave. J’ai essayé de mater en passant dans l’allée à travers le carreau du mobile home des Italiens, ceux qui ont installé un écran géant, construit un escalier de ciment devant leur porte, une allée de carrelage et un petit mur planté de pensées et de géraniums autour de leur emplacement. Ils vivent ici neuf mois par an.
Rien. Je ne remarque rien de spécial sur l’écran.
Enfin si, mais des images banales, pas du tout celles d’un attentat ou d’une guerre qui vient de se déclarer. Vous n’allez pas le croire: je vois des gens en train de pique-niquer, sur des petites nappes de tissu, dans un pré, et autour d’eux des collines vallonnées.
C’est ça que les gens regardent! D’autres gens en train de manger!
Enfin, un journaliste prend la parole mais je n’entends pas ce qu’il dit, je peux juste lire le texte qui défile sous lui.
«En direct de Sopron.»
Sopron?
Vous, forcément, ça ne vous fait pas bondir, mais moi si… C’est juste dingue de lire ce nom. Sopron, c’est le nom d’une petite ville hongroise, soixante mille habitants, située à côté de la frontière autrichienne d’après ce que je sais. N’allez pas penser que je suis hyper calée en géographie, c’est juste que Sopron, si vous vous souvenez, c’est la ville d’où est originaire ma famille, du côté de ma mère.
Dingue, non? Je vous avais prévenu.
Pour quelle fichue raison toutes les caméras de la planète se sont-elles donné rendez-vous à Sopron?
Je sprinte, croyez-moi, je sprinte, j’arrive au C29, chez nous.
Tout le monde est au 25, à côté, chez les Allemands, Jakob et Anke Schreiber, les parents d’Hermann.
Tout le monde est au 25 parce qu’il y a la télé. Pas chez nous.
— Qu’est-ce qui se passe, mam…
Palma Mama me fait chut du doigt. Personne ne se retourne, ils sont tous sur leur chaise en plastique à fixer l’écran et toujours ces familles en jogging qui bouffent des cuisses de poulet et boivent de la bière. C’est quoi ce délire? Qu’est-ce qui se passe en Hongrie?
La résurrection de Sissi?
La fin du monde?
Une soucoupe volante est tombée sur la nappe de pique-nique avec dedans des mini-aliens grands comme des fourmis?
Il me faudra de longues minutes pour que je comprenne pourquoi le monde entier a les yeux braqués sur ces ploucs qui déjeunent. Les ploucs, ce sont des Allemands en vacances en Hongrie. Des Est-Allemands, je précise. Et les collines, elles sont autrichiennes.
Vous avez pigé?
Pas tout à fait? Alors je vous fais tout le topo.
Ce 19 août 1989, les autorités hongroises ont décidé d’ouvrir les frontières. Celles du rideau de fer. Pour les Hongrois, c’était déjà le cas depuis quelques semaines, et en général, ils rentrent chez eux après avoir fait un petit tour à l’Ouest. Mais cette fois, ils ont fait sauter la frontière pour tout le monde, sans distinction de nationalité. Opération grille ouverte! Pendant exactement trois heures, de 15 à 18 heures, le temps d’organiser un gigantesque pique-nique, un pique-nique paneuropéen, comme ils disent. Les militaires se sont croisé les bras.
Alors la rumeur a enflé et les Allemands de l’Est ne se sont pas fait prier.
Plus de six cents d’entre eux, qui se trouvaient par hasard en vacances dans ce coin de Hongrie, ont passé la frontière avant que les grilles ne se referment. Et eux, d’après ce que disent les journalistes, ils ne sont pas près de rentrer.
Ils insistent, les journalistes, c’est historique, c’est la première brèche dans le mur entre l’Ouest et l’Est, même si c’est juste un test pour voir comment les Russes vont réagir.
C’est tout vu.
Aucune réaction.
Gorbatchev s’en fout.
Les seuls énervés, si je me fie à la télé, ce sont les dirigeants est-allemands. Ils ont repassé les images du grand patron de la RDA, Erich Honecker, qui a l’air très en colère. Et devant toutes les télés, en direct de Berlin-Est, il continue de brailler, la main sur le cœur, le doigt sur la couture, la visière de la casquette coincée entre le pouce et l’index, une armée de la Stasi hochant la tête derrière lui:
Le Mur de Berlin tiendra encore au moins cent ans!
Die Mauer bleibt noch 100 Jahre!
Il répète ça.
Die Mauer bleibt noch 100 Jahre!