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Comme une vérité historique.

A retenir, à réciter, à graver.

Die Mauer bleibt noch 100 Jahre!

En lettres d’or dans le grand bêtisier de l’histoire.

* * *

Il récita à nouveau dans sa tête, presque amusé.

Die Mauer bleibt noch 100 Jahre.

26

Le 19 août 2016

9 heures

Il faisait déjà presque une chaleur irrespirable sous les bungalows, dès que les rayons passaient au-dessus des branches d’olivier pour chauffer le cube de tôle telle une boîte de conserve oubliée en plein soleil. Clotilde aimait cuire ainsi, façon cannelloni au bain-marie. Elle adorait traîner au lit seule, sentir la température monter jusqu’à devenir insupportable, jusqu’à tremper son corps de sueur. Il ne manquait que la douche ou mieux encore la piscine pour s’y jeter à peine réveillée.

Franck était déjà parti courir. Valou dormait encore, son papa attentionné lui avait réservé la chambre à l’ombre jusqu’à midi. Petite chérie…

Sauf que c’était elle, Clotilde, qui se sentait comme une ado excitée. Ses doigts firent à nouveau glisser les touches du clavier de son téléphone portable. Elle relut les trois lignes, le message était arrivé dans la nuit. A 4 h 05.

Content de t’avoir revue.

Tu es devenue très belle, Clotilde, même si je te préférais en Lydia Deetz.

Sans doute parce que depuis, j’ai appris à vivre avec les fantômes.

Natale

Elle prit le temps de lire et relire les trois lignes, de peser chaque mot de sa réponse.

Contente de t’avoir revu.

Tu es toujours aussi beau, Natale, même si je te préférais en chasseur de dauphins.

Depuis, j’ai appris à vivre sans les fantômes.

Clo

Un délicieux sentiment d’euphorie la berçait. Natale n’avait plus grand-chose à voir avec l’homme dont elle avait gardé précieusement le souvenir, mais bizarrement, le sentiment de déception disparaissait doucement, s’évaporait. Un peu comme si une idole de son adolescence, n’importe quel chanteur au corps parfait exposé sur un poster en papier glacé, descendait de son affiche, et que chacune de ses imperfections le rendait plus séduisant encore. Plus humain. Plus aimable.

Clotilde se souvenait d’un Natale qui la rendait folle. Un fantasme inaccessible du haut de ses quinze ans. Aujourd’hui, elle découvrait un homme fragile. Tous ses rêves ébréchés. Mal compris. Mal aimé. Mal marié.

Toujours libre, en résumé!

Toujours libre! Clotilde, du fond de son lit, trouva l’expression paradoxale. Natale était toujours libre… parce qu’une femme lui avait volé sa liberté. Elle éclata de rire toute seule. Au fond, toutes les amoureuses sont des voleuses de liberté. Elles rêvent de croiser le prince charmant… pour le séquestrer dans une cave.

Elle posa le téléphone sur la table de chevet et replongea dans un demi-sommeil, s’enroulant dans les draps chauds et humides comme on se couvre d’une serviette dans un hammam.

Combien de temps s’était écoulé lorsque la voix de Franck la fit sursauter?

— Merci pour le petit déjeuner.

Plus d’une demi-heure!

Clotilde se réveilla d’un bond, accepta le bisou de Franck sur son front. Sueur contre sueur, celle des efforts de Franck pour grimper en petite foulées jusqu’à Notre-Dame de la Serra et celle de Clotilde à paresser sous la fournaise.

Elle peinait à capter la raison de ce baiser rare.

Merci pour le petit déjeuner?

Elle se leva, étonnée.

La table était dressée!

Pain frais, croissants; café, thé, bols et miel. Jus de fruits et confitures.

Franck? Franck avait mis la table pour l’épater! Son «Merci pour le petit déjeuner», c’était une formule ironique pour l’inviter à se lever? Lui, le sportif courageux, secouait la feignasse mollassonne?

Le regard de Clotilde croisa le téléphone portable sur le chevet avec un soupçon de culpabilité.

Ne pas tout gâcher…

A son tour, elle posa un baiser dans le cou de Franck.

— Merci.

Franck eut l’air étonné.

— De quoi?

— De ce petit déjeuner royal. Il ne manque que la rose dans son soliflore.

Franck eut l’air cette fois parfaitement abruti.

— Ce n’est pas toi?

— Non… Je dormais.

— Et moi, j’arrive juste.

Leurs deux regards incrédules se dirigèrent en même temps vers le rideau de la chambre de leur fille.

Valou?

Qu’elle ait pu avoir cette attention pour ses parents paraissait plus difficile à croire que l’intervention discrète d’elfes de maison. Franck en eut la confirmation, sous la forme d’un grognement d’outre-tombe dès qu’il tira le rideau de la chambre de l’adolescente.

Ni Valou, ni Franck, ni elle…

Qui alors?

Clotilde avait enfilé une liquette et détaillait la table dressée, troublée par des détails qu’elle n’avait tout d’abord pas remarqués. Elle ne comptait pas trois bols, couverts et serviettes posés sur la petite table de camping, mais quatre. Ce nombre n’avait cependant aucune importance comparé aux autres coïncidences.

Franck sortait de la chambre de Valentine, Clotilde lui fit remarquer un verre rempli de jus de fruit rose-orangé et le bol blanc disposé à côté.

— Nicolas se plaçait toujours ici, en bout de table. Il buvait invariablement au petit déjeuner un jus de pamplemousse et un bol de lait.

Franck ne répondit pas, Clotilde continua, désignant une tasse et une cafetière encore fumante.

— Papa se mettait en face, là. Vidait un café noir.

Une bouilloire, deux sachets.

— Maman et moi, nous prenions du thé. Elle avait aussi acheté des confitures au marché du port de Stareso, figue et arbouse.

Doucement elle fit pivoter les pots placés à côté de la bannette de pain.

Figue et arbouse.

Clotilde posa sa main sur la table, instable.

— Tout est là, Franck. Tout est là. Comme il y a…

Franck leva les yeux au ciel.

— Comme il y a vingt-sept ans, Clo? Comment peux-tu te souvenir des parfums de la confiture que vous preniez au petit déjeuner il y a vingt-sept ans? De la marque du thé? De…

Clotilde le fixa, presque méchamment.

— Comment? Ce sont les derniers moments que j’ai vécus avec ma famille! Ce sont les derniers repas que l’on a pris ensemble. Ils ont hanté mes nuits depuis, des milliers de nuits, et des milliers de jours, les fantômes de maman, papa et Nico se sont assis à côté de moi, à ma table de petit déjeuner, tous ces matins où j’étais seule, où tu étais déjà loin, au boulot. Alors oui, Franck, je m’en souviens. De chaque détail.

Franck battit rapidement en retraite. Une ruse. Pour mieux changer d’angle d’attaque.

— OK, Clo, OK. Mais admets qu’il ne s’agit que d’une coïncidence. Du thé, du café, du jus de fruit, des confitures locales. Neuf familles sur dix avalent ça au petit déjeuner.

— Et la table? Qui a mis la table?

— Je n’en sais rien. Peut-être que Valou nous joue la comédie. Ou toi. Ou moi? Ou que c’est juste une mauvaise blague. Une attention délicate de ton ami Cervone, ou de son dévoué Hagrid. Après tout, il semble t’adorer.