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Clotilde sursauta en entendant le surnom d’Orsu. Elle résista à l’envie de balancer un grand coup dans les quatre pieds d’alu, de tout exploser dans une gerbe de café froid et de beurre fondu.

Le calme de Franck l’insupportait plus encore.

— Quelqu’un veut te faire repenser au passé, Clo. Ne rentre pas dans ce jeu-là. Ne cherche même pas à savoir qui…

Clotilde n’écouta même pas la suite des arguments de son mari. Elle venait de découvrir, sur une chaise, un journal plié en deux:

Le Monde. Celui d’aujourd’hui.

Elle l’observa comme s’il allait prendre feu.

— Et… ce journal?

— Pareil, continuait Franck. Une mise en scène. Je suppose que chaque matin, tes parents lisaient le journal, comme tout le monde en vacances.

— Non, jamais!

— Alors, tu vois. Le mystérieux serveur a commis une erreur. Cela prouve que…

— Jamais, coupa Clotilde. Jamais mes parents ne lisaient le journal en vacances. Sauf une fois. Une seule fois. Papa était allé chercher Le Monde à la maison de la presse de Calvi et l’avait rapporté avant même que maman ne se réveille. Il l’avait glissé sur sa chaise. C’est le dernier petit déjeuner que nous ayons pris en famille. Notre dernier repas à quatre. Le lendemain, papa est parti trois jours faire de la voile avec des cousins vers les îles Sanguinaires, il n’est revenu que le 23, le jour de l’accident.

Franck observait sans comprendre le quotidien qui traînait sur le fauteuil.

— Le 19 août 1989, les Hongrois ont fait sauter pour la première fois le rideau de fer. A Sopron, sur la frontière autrichienne, la ville natale de ma mère. Pour la première fois de sa vie, maman a lu le journal, le journal que lui avait apporté mon père. Celui du 19 août, Franck, le 19 août, comme aujourd’hui. Cela ne peut pas être une coïncidence! Et pourtant…

— Et pourtant quoi?

Un instant, Clotilde eut l’impression que Franck lui jouait la comédie, qu’il était au courant de tout, que personne d’autre que lui n’aurait pu dresser cette table sans la réveiller. Elle chassa cette idée stupide et continua comme si elle n’avait pas entendu son mari.

— Et pourtant, personne d’autre ne pouvait être au courant. Personne d’autre que Nicolas, maman, papa et moi. C’est une histoire de famille, une anecdote de rien du tout. Papa l’avait acheté tout seul sans rien préméditer, maman a lu l’article en cinq minutes, une demi-page, puis elle a posé le journal sous le barbecue et on l’a brûlé à midi. Personne ne pouvait connaître ce détail. Personne à part un de nous quatre. Tu comprends, Franck? Celui qui a posé ce journal sur la chaise de ma mère est forcément un de nous quatre. Un de nous quatre vivant.

— Ce n’est pas la chaise de ta mère, Clo…

Si, allait répondre Clotilde. Si, allait-elle hurler.

Valou le fit avant elle.

— Vous avez pas fini de vous engueuler?

Elle était debout, emmitouflée dans un peignoir Betty Boop, cheveux ébouriffés et traits tirés. Elle s’installa à table, à la place du fantôme de Nicolas. Tira le bras pour attraper le journal, un autre pour porter le café à ses lèvres et grimaça.

— Dégueu. Il est froid!

Clotilde l’observait, consternée.

— Faut relever les empreintes, Franck.

Il soupira. Il couvait sa fille des yeux et regardait sa femme comme si elle était folle. Comme si l’une avait définitivement pris la place de l’autre, sa jeunesse, sa beauté, sa joie de vivre… sa raison.

Sa fille ouvrit le pot de confiture d’un mouvement de poignet énergique, croqua le pain à pleines dents, croquait la vie à pleines dents, s’apprêtait à dévorer la journée avec un bel appétit, une grasse matinée, une table de petit déjeuner ensoleillée. Des vacances dorées. Une vie rêvée! Et pourtant, Clotilde n’arrivait pas à se défaire de cette idée: Valou profanait chaque objet qu’elle touchait. Détruisait par chacun de ses gestes un ordre secret, sacré.

Franck avait raison; elle devenait folle.

— Votre mari n’est pas là?

— Non, il est parti plonger dans le golfe de Galéria.

Le capitaine Cadenat avait mis plus de trois heures à venir. Franck avait abandonné après moins d’une heure d’attente. Le gendarme avait précisé au téléphone qu’il ne comprenait rien à cette histoire de table de petit déjeuner mais qu’il viendrait quand même, avant tout pour définitivement solder cette histoire de portefeuille volé. Il avait vaguement enquêté. Sans rien trouver. Aucun indice, aucun début de piste.

Il tournait depuis moins de deux minutes autour du bungalow.

— Et votre fille?

— Elle a dû partir, elle participe à une sortie canyoning.

Cervone Spinello se tenait à côté; le directeur du camping confirma d’un signe de tête. La moitié des ados du camping étaient partis en minibus pour l’après-midi dans les gorges du Zoïcu.

— Je ne vois pas ce que je peux faire d’autre, madame Baron.

Relever les empreintes, crétin! Puis les comparer avec toutes celles des touristes dans ce camping, puisque c’est forcément l’un d’eux qui m’a fait cette blague. Interroger des témoins, tous ceux qui sont passés devant mon bungalow ce matin. Et surtout arrêter de me prendre pour une débile mentale.

Le trois-quarts de rugby exilé sur l’île de Beauté la regardait, les bras ballants. A tous les coups, Cervone l’avait briefé. L’accident il y a vingt-sept ans, les souvenirs qui reviennent, la survivante qui perd un peu la boule.

Cervone posa une main sur l’épaule du gendarme. La virilité entre mâles. La connivence de troisième mi-temps entre le sportif assoiffé et celui qui paye la tournée.

— Je vous offre un verre avant que vous repartiez?

Le gendarme rugbyman ne refusa pas.

En les voyant s’éloigner, Clotilde comprenait qu’elle ne pourrait pas compter sur l’aide de la police, ni de personne d’autre. Qu’elle devrait se débrouiller seule. Seule, même si elle avait une longue série de rendez-vous à planifier d’urgence, de témoins à rencontrer, questionner, faire parler.

Cette garce de Maria-Chjara qui lui avait claqué la porte de sa loge au nez, comme si elle avait croisé un fantôme.

Son grand-père Cassanu qui, depuis le début, était au courant pour le sabotage de la voiture de ses parents.

Natale. Natale qui lui aussi avait un fantôme à lui présenter.

Plus les mystères s’épaississaient et plus Clotilde était persuadée que la solution se trouvait dans ses souvenirs, ses souvenirs de l’été 1989, mais elle n’en avait conservé que des bribes, des impressions, des flashs, passés depuis par le filtre de ses cauchemars. Comment leur faire confiance? Elle avait besoin de souvenirs concrets, de faits tangibles, de témoins fiables. Elle aurait tout donné pour avoir conservé son journal intime, celui dans lequel elle avait tout consigné cet été-là. Celui qu’on ne lui avait jamais rendu.

Pourquoi?

Elle avait besoin d’un point de départ, d’un bout de fil pour dénouer le reste de la pelote, d’un début de film bien réel pour que le reste des images suive. Et elle savait où le trouver!

Clotilde fixa à nouveau la table du petit déjeuner. Un peu plus loin dans l’allée, Orsu, râteau et pelle à la main, l’observait, comme s’il attendait pour débarrasser. Comme s’il savait. Comme s’il avait tout vu mais ne pouvait rien dire.

Cela attendrait. Ce n’était pas Orsu qui détenait les preuves. Ni Maria-Chjara. Ni Cassanu.

Eux aussi attendraient.

Clotilde pestait de ne pas y avoir pensé avant. A cent pas d’elle, deux allées et trois mobile homes, se trouvait archivée toute la mémoire des Euproctes. Tous les faits et gestes. Tous les visages. Tous les regards.