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Cinquante ans d’histoire.

Restait à convaincre le gardien du musée de lui ouvrir ses grimoires.

27

Samedi 19 août 1989, treizième jour de vacances,

ciel bleu de fièvre

Mine de rien, mon confident invisible, ou mine de crayon, celui que je tiens à la main, c’est la troisième fois que je vous écris aujourd’hui. L’effervescence autour de Sopron semble retombée, les grilles du rideau de fer se sont refermées et tant mieux pour ceux qui sont restés du bon côté, Palma Mama est repartie bronzer sur la plage dès qu’ils ont arrêté de passer à la télé des images de ses collines austro-hongroises pour les remplacer par un plateau de géopolitologues, et moi je suis descendue dans ma grotte des Veaux Marins pour y attendre que le soleil se couche. Je ne vous l’ai pas encore précisé, mais les veaux marins sont des sortes de phoques, mais en plus frileux, qui aiment l’eau à vingt-cinq degrés et se dorer sur les rochers… Du coup, ils ont tous été tués, y a des années, et moi je squatte chez eux! Il faut seulement escalader quelques rochers pour trouver cette caverne qui sent un peu le pipi, la cendre et les algues salées, et où la mer vient vous lécher les pieds. De là, on peut tout voir sans être vu, à part des pêcheurs qui viennent ramasser des langoustes, des cigales de mer ou des oursins.

Moi je suis plutôt comme ceux-là.

En mode oursin.

Avec juste l’envie de jeter des mots comme ça, en vrac. Même pas de faire des phrases, je n’en ai plus la force. Je laisse cela aux autres, ceux qui ont des choses à dire, les journalistes du Monde qui racontent qu’un rideau se déchire à l’autre bout du monde; ceux de Corse-Matin qui parlent toujours de cet entrepreneur de BTP niçois, Drago Bianchi, dont on a retrouvé le corps cette fois, du moins un corps dans ce qui restait de ses habits. Il serait passé sous un ferry dans la baie d’Ajaccio.

— Ça ne va pas, Clotilde?

Je vois d’abord dépasser un bout de canne à pêche, puis tout au bout, je découvre Basile Spinello. Le patron du camping. Le copain de Papé.

A la limite, je veux bien lui parler à lui. Et vous raconter après. A la limite.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Clotilde?

— …

— Ça te ressemble pas, Clotilde, la mélancolie. En tout cas pas de la montrer.

Il a dû prononcer une phrase magique. Je ne sais pas pourquoi, je lui raconte ma vie.

— Je suis amoureuse.

— C’est de ton âge, ma grande.

— Justement non. Je ne suis pas amoureuse d’un connard de mon âge.

— Tu penses à qui en particulier, quand tu parles d’un connard de ton âge?

— …

— Mon fils? Cervone?

— Pas qu’à lui!

Basile éclate de rire. J’aime bien son grand rire de mammouth à décoller les stalactites de ma grotte.

— Tu sais, ma belle, me fait-il en clignant d’un œil, les Corses n’ont qu’un défaut: ils aiment leur famille. C’est un principe intangible…

Il s’arrête là, mais je vois bien ce qu’il n’ose pas dire.

Les Corses aiment leur famille, c’est un principe intangible. Mais quand t’as un fils con, t’as un fils con!

Basile fait diversion.

— Tu es amoureuse de qui alors?

Ça sort presque contre ma volonté.

— Natale Angeli.

— Ah!!!

— Tu le connais?

— Oui… T’aurais pu tomber plus mal. Natale est pas trop fainéant, pas trop idiot, pas trop laid. Un fils de bonne famille aussi. Son père, Pancrace, a longtemps été le grand patron de la clinique de Calvi, avant de divorcer et de filer en ouvrir une autre sur la Riviera. On raconte qu’Antoni Idrissi, ton arrière-grand-père, lui a offert mille mètres carrés sur la Punta Rossa en échange d’un pontage aorto-coronarien qui lui a fait gagner cinq ans de vie. Natale s’est fâché avec son père lors du divorce de ses parents, mais ici, la famille c’est la famille, et avant de partir pour l’Italie, Pancrace a laissé la Punta Rossa à son fils. Les gens par ici prennent Natale pour un doux illuminé avec sa villa Punta Rossa construite sous le phare et ses histoires de dauphins. Ils le considèrent comme un idéaliste un peu baratineur. Mais si tu veux mon avis, je crois que Natale cache son jeu, la joue rêveur pour ne pas faire peur. Son projet de sanctuaire des dauphins, avec balade en mer pour voir les cétacés de près, ça peut marcher. Natale est sincère, les gens le sentent, les gens sont prêts à payer cher pour ça. La sincérité. L’authenticité. Ouais, ma grande, ton Natale est un peu un chercheur d’or qui aurait trouvé le bon filon et qui continuerait de siffloter comme si de rien n’était, histoire de ne pas voir tout le monde rappliquer. Mais Natale est aussi un vieux célibataire, beaucoup trop vieux pour toi, ma Clo.

Basile me dit ça avec un air attentionné, hyper attendrissant.

— Je sais… je sais. Mais c’est un mec comme lui que je voudrais.

— Tu le trouveras. Si t’es patiente. Si tu sais attendre. Sans trop revoir tes ambitions à la baisse.

— Il m’a proposé d’aller voir les dauphins, demain matin, au large de la Revellata.

— Dis oui alors. Fonce! Peut-être d’ailleurs qu’il a besoin de toi.

— De moi? Pourquoi?

— Réfléchis bien. T’es tout sauf idiote. Pourquoi aurait-il besoin de toi? Et de ta maman sûrement aussi.

Basile est déjà au courant du plan drague entre Natale et ma mère? Suis-je conne à ce point? C’est sous mon nez, tout le monde le sait et je ne vois rien?

— Réfléchis, Clotilde. Natale a un grand projet. Un sanctuaire pour ses dauphins, avec pour les étudier, les préserver, les soigner, une maison de la mer genre musée des cétacés. Un bâtiment écolo à insérer dans l’environnement marin. Réfléchis, quel est le métier de ta mère?

— Architecte…

— Et à qui appartient le terrain pour son sanctuaire?

— Mon grand-père…

— Exact, à mon copain Cassanu. Je le connais bien, ce vieux fou. Le projet de Natale Angeli peut tenir la route, mais Cassanu est méfiant, prudent. Il ne sera pas facile à convaincre, il n’aime pas trop le changement.

Si je suis, Natale se servirait de moi et de maman pour amadouer Papé?

Ou bien Basile délire…

— Papé a raison de se méfier, t’es bien d’accord avec moi, Basile? Même si je ne viens ici qu’une fois par an, je suis raide dingue de ce coin, les Euproctes, la plage de l’Oscelluccia, la pointe de la Revellata. Je voudrais que tout soit toujours pareil quand je reviens chaque été, que personne n’ait le droit d’y toucher les onze autres mois de l’année. Comme dans La Belle au bois dormant, zou, un coup de baguette magique pour endormir tout le monde quand je pars en septembre, et je les réveille seulement en juillet.

— Tout change pourtant, Clotilde. Toi aussi, tu verras. Tu changeras. Plus vite que le paysage.

— C’est pas obligé. Toi Basile, t’as pas changé.

Basile apprécia.

— Non, c’est vrai! Mais c’est un défaut plus qu’une qualité. Le grand défaut des Corses peut-être, ne pas savoir changer. J’ai ça en commun avec ton Papé. Le respect, l’honneur, la tradition. Mais tout bougera quand même, malgré nous. Parce qu’on n’est pas éternels, lui et moi. Après moi, tout basculera. (Son œil balaya d’un mouvement circulaire le panorama, jusqu’aux tentes du camping dont on devinait le mât.) Et pour tout t’avouer, je préférerais ne plus être là pour voir ça.

Sauf qu’il était encore là.