Et qu’il voyait déjà ça.
Sur le petit chemin qui surplombait la grotte pour descendre jusqu’à la mer, une procession d’ados passait, pressée d’arriver avant que le soleil ne soit couché. Maria-Chjara marchait en tête, toute de dentelle blanche vêtue, Hermann suivait, en mode cyclope, un poste radio sur l’épaule braillant You’re My Heart, You’re My Soul de Modern Talking; la radio changeait d’épaule selon les slaloms de Maria sur le sentier. Cervone et Estefan, derrière, tiraient un petit chariot avec des packs de bière. Nicolas traînait un peu à l’écart. Aurélia surgit avec à peine quelques mètres supplémentaires de retard sur mon frère. Puis passèrent Tess, Steph, Lars, Filip, Candy, Ludo…
Le troupeau transhumait vers la plage de l’Alga, je présumais.
Il ferma le cahier et posa sa paume sur la pierre froide de la grotte.
Basile avait eu raison de laisser le cancer du côlon l’emporter.
Depuis, les abrutis avaient conquis le paradis.
28
Le 19 août 2016, 15 heures
Tout va bien
Au texto était jointe une photo de Valentine casquée, harnachée d’un baudrier, perchée avec un groupe d’ados au-dessus d’une spectaculaire cascade. Clotilde n’avait aucune raison de s’inquiéter, l’activité canyoning était encadrée par des moniteurs confirmés et Valentine était une fille sportive. Pourtant elle n’arrivait pas à chasser complètement le pressentiment qui la tiraillait, qu’elle mettait sur le compte de ces mystères accumulés, cette étrange et sournoise pression autour d’eux. Franck, parti pour la journée à plonger au large de Galéria, avait au moins raison sur un point. Elle ne devait pas ruminer. Elle devait avancer.
Elle marcha sur le petit chemin de graviers roses qui menait au mobile home A31, réputé le mieux entretenu du camping. Le propriétaire des lieux avait poussé l’aménagement de son emplacement jusqu’à poser des panneaux solaires sur le toit, un récupérateur d’eau et une petite éolienne perchée en haut d’un mât, juste à côté du drapeau allemand.
Jakob Schreiber était le plus ancien résident du camping des Euproctes. Il y était venu pour la première fois avec sa femme, au début des années soixante, avec un sac à dos chacun et une moto pour deux. Puis il y était revenu, dans les années soixante-dix, avec une Audi 100 et une tente canadienne pour trois. Leur fils Hermann n’avait pas trois mois. Ils revinrent ensuite chaque année, louèrent pour la première fois le mobile home A31 en 1977, l’achetèrent en 81. Ce furent les meilleures années, celles où Jakob personnalisa son lopin, cultiva son jardin, monta une véranda. A partir des années quatre-vingt-dix, l’histoire s’écrivit en sens inverse. D’abord Jakob et Anke passèrent à nouveau leurs vacances à deux, dès qu’Hermann eut dix-neuf ans et resta dans leur appartement de Leverkusen pour travailler deux mois l’été chez Bayer. Puis à partir de 2009, lorsque Anke ferma définitivement les yeux à la Klinikum, Jakob continua de revenir aux Euproctes, plus de trois mois par an. Seul cette fois.
Tout comme il existe dans les villages un vieil érudit qui en conserve l’histoire, dans les entreprises un vieux documentaliste qui en conserve les archives, il existait dans le camping un vieux touriste qui en conservait les images.
Près de soixante étés, depuis 1961.
Les plus belles images, Jakob en avait fait don aux patrons, elles étaient affichées à l’accueil, au bar, sous la pergola; des images en noir et blanc, des photos de bikinis d’antan, de danse sur la plage en pantalons pattes d’eph, de soirées foot franco-allemandes de 1962 à 2014, de sourires d’enfants, de barbecues géants… Jakob Schreiber était un passionné de photo. Tendance maniaque et obsessionnelle. Avec le temps, il était devenu un témoin presque muet.
Jakob Schreiber fit entrer Clotilde avec une courtoisie un peu démodée. La plupart des murs de son mobile home étaient couverts de grands pêle-mêle sur lesquels des centaines de photos étaient accrochées, sans ordre apparent. Le premier réflexe de Clotilde aurait été de fouiller au hasard du regard pour rechercher les années qui l’intéressaient. Elle se retint par politesse.
— Monsieur Schreiber, j’aimerais retrouver des photos. Toutes celles de l’été 89.
— Celui de l’accident de vos parents et de votre frère?
Jakob s’exprimait avec un accent allemand prononcé. Parlait fort, pour couvrir la radio, une station allemande qui ne diffusait aucune musique, seulement la voix monocorde d’un animateur.
— Je comprends, je comprends.
Et tout en parlant, il se précipita sur son téléphone portable pour appuyer sur les touches. Cela dura plus de trente secondes, au point que Clotilde hésita à lui rendre son impolitesse et à se lever pour trouver directement sur les murs les clichés qu’elle cherchait.
— Désolé, mademoiselle Idrissi, fit Jakob alors qu’elle allait se lever. Je ne suis qu’un veuf retraité avec des manies de petit garçon. Connaissez-vous «Qui veut gagner des millions dans son salon?»?
Clotilde secoua négativement la tête.
— C’est le même jeu qu’à la télévision, mais adapté à la radio. Il faut s’abonner avec son téléphone, télécharger une application. Ensuite, l’animateur pose des questions, vous devez répondre en moins de trois secondes, un délai trop court pour chercher la solution sur Internet… Taper A, B, C ou D. Si vous avez bon, vous continuez. Il n’y a que pour les trois dernières questions que vous n’avez aucune proposition.
— On gagne vraiment un million si on a tout bon?
— Oui, il paraît. Tout est payé par la pub. Le programme cartonne en Allemagne, des centaines de milliers de connectés. Mais je ne suis jamais allé au-delà de la dixième question, comme l’immense majorité des Allemands.
— Et là?
— J’en suis à la neuvième, on atteint le second palier à la douzième. Mais j’ai du temps, la prochaine question ne sera pas posée avant quinze minutes. La pub, je vous dis! Alors été 89, c’est bien cela?
Jakob se leva. Le septuagénaire semblait encore assez alerte. Il entra dans la seconde pièce du mobile home.
— La chambre d’Hermann, expliqua-t-il. Je l’ai transformée en studio photo à partir des années quatre-vingt-dix.
Des dizaines de boîtes archives, toutes étiquetées et numérotées, étaient parfaitement rangées sur des étagères.
Eté 61.
Eté 62…
Et ainsi de suite jusqu’en 2015. Les dernières années étaient archivées dans plusieurs dossiers.
— Je prends plusieurs centaines de photos par an, expliqua Jakob. Surtout depuis le numérique. Mais même avant, je vidais déjà quelques dizaines de pellicules chaque été. Allons-y, 89…
Il monta sur un tabouret, tira la boîte archive et se retourna vers Clotilde.
— Si vos parents n’étaient pas morts dans un accident, mais assassinés, y a toutes les chances que la tête de l’assassin soit sur l’un de ces clichés.
Elle crut d’abord qu’il était sérieux, avant que le vieil Allemand ne lui sourie.
— Et moi je serais le témoin à éliminer… Mais je me doute que vous venez seulement par nostalgie. Ça arrive parfois, d’anciens touristes qui me demandent de vieilles photos, pour un mariage, un anniversaire.
Il regarda à nouveau son téléphone portable. C’était presque un toc, car la radio continuait de diffuser une série de jingles en allemand; puis il ouvrit le carton.
Le temps d’une seconde, Clotilde crut que Jakob allait mourir, là, devant ses yeux, terrassé par une crise cardiaque.