Valentine attendait son tour pour se jeter dans le vide. Ça n’avait pas l’air bien sorcier. Il fallait d’abord descendre en rappel les sept premiers mètres, rester suspendu sur la petite plateforme à mi-cascade, puis respirer un grand coup, se pincer le nez et sauter. Le bassin au-dessous, la plus large des piscines naturelles des gorges du Zoïcu, était profond de trois mètres d’après les moniteurs.
Nils et Clara étaient déjà descendus. Il restait seulement Tahir devant elle.
Valentine ne pouvait pas savoir. Peut-être valait-il mieux d’ailleurs.
Valentine ne pouvait pas savoir que le mousqueton auquel était fixé le baudrier, celui dans lequel passait la corde qui la retiendrait, était sur le point de céder. Qu’au moindre mouvement trop brusque, la sécurité ne fonctionnerait pas et qu’il lâcherait.
Valentine observa le vide avec une excitation qui ne laissait aucune place à l’appréhension. De la plateforme, Tahir venait de sauter dans la cascade. Son cri presque animal avait laissé place à un grand éclat de rire dès qu’il avait refait surface.
Du pur bonheur. Valentine rimait avec adrénaline.
Valentine ne pouvait pas savoir que le matériel qu’on lui avait confié, quelques minutes avant son départ, avait été saboté.
C’était son tour.
Jérôme, le moniteur de canyoning, posa sa main sur son poignet, la guida vers le vide tout en passant la corde autour de sa taille.
Le carton était vide.
Eté 89.
Un dossier creux.
Aucune photo, aucun négatif.
— Je… je ne comprends pas, balbutia Jakob.
Il passait sa main dans le carton comme pour vérifier qu’il n’y avait pas de double fond. C’en était presque comique. Il remonta sur le tabouret, tira les cartons voisins pour vérifier que rien n’était tombé derrière, sans rien trouver.
Il ouvrit les cartons d’à côté, sans renoncer, en grognant des Scheiße et des Verdammte. Le vide dans ce dossier, c’était comme si toute une vie bien rangée avait été chamboulée, comme si le contenu de toutes ces boîtes d’archives allait à son tour s’envoler, tel un jeu de dominos qui basculent les uns sur les autres. Clotilde hésita à dire à Jakob de laisser tomber. Que ce n’était pas son rangement qui était en cause, qu’il n’avait commis aucune erreur. Que, simplement, ces archives avaient été volées. Qu’un fantôme était passé par là.
Comme pour son portefeuille dans le coffre, comme pour ce courrier de sa mère, comme pour la table du petit déjeuner.
— Je ne comprends pas, répétait à l’infini Jakob.
Un jingle à la radio sembla enfin le sortir de son impasse obsessionnelle: l’animateur de «Qui veut gagner des millions dans son salon?» allait reprendre.
Dixième question.
Jakob se figea soudain. L’animateur posa une question incompréhensible, avec un débit de voix surréaliste, puis claqua plus vite encore les propositions:
A, Goethe, B, Mann, C, Kafka, D, Musil.
Ein, Zwei, Drei…
Un cling explosa du portable de Jakob!
— Ya, Antwort B, seul Thomas Mann a séjourné au sanatorium de Davos, aucun doute!
Sa jubilation le laissa euphorique quelques instants encore, avant que le carton posé à ses pieds ne le ramène à la triste réalité.
— Peut-être que je perds la boule, mademoiselle Idrissi. Je passe mes journées à ranger ces foutus dossiers, et le jour où l’on m’en demande un…
— Ce n’est pas grave, monsieur Schreiber. Comme vous l’avez dit, seulement de la nostalgie.
— Je dois devenir fou. Pourtant vous avez vu, Fräulein, je l’entretiens, cette verdammte de mémoire.
A la radio, l’animateur confirma, Antwort B, Thomas Mann, avant un nouvel interminable tunnel de publicité.
Clotilde se leva.
Elle se cognait à un nouveau cul-de-sac. Restait à interroger Maria-Chjara et Cassanu. Retourner interroger le sergent Cesareu Garcia également ou, mieux, même, avoir une conversation avec Aurélia, sa fille.
Cling.
Cette fois, le message provenait du portable de Clotilde.
Natale.
Elle se sentit rougir jusqu’aux oreilles et, dans un réflexe de gamine surprise à parler à son amoureux, elle coupa son téléphone. Plus tard. Elle lirait son message plus tard. Pourquoi pas à l’abri dans sa grotte des Veaux Marins?
— Je vous le répète, ce n’est pas grave, monsieur Schreiber.
L’Allemand grattait les rares cheveux gris qui lui restaient sur la tête.
— Si vous n’êtes pas trop pressée, je pourrai retrouver tout ce que vous cherchez sur le cloud.
— Le quoi?
— Le cloud. C’est une espèce d’espace de sauvegarde sur Internet. Ça m’a pris des années, mais j’ai scanné toutes les photos depuis 1961 et je les ai stockées dans ce bunker virtuel. Vous imaginez, si ma Landhaus brûlait ou était emportée par une tempête? Sur le cloud, les fichiers sont archivés pour l’éternité, comme une concession à perpétuité dans un cimetière. Il me faut juste une bonne connexion Wi-Fi, une clé USB, et je devrais pouvoir vous retrouver tout ça.
Clotilde ne connaissait pas grand-chose à l’informatique, mais il lui semblait difficile que le fantôme invisible errant dans le camping puisse également s’introduire dans les nuages pour y dérober des fichiers gardés par les anges.
Elle reprenait espoir.
— Faut que j’aille avec mon ordinateur portable à l’accueil, précisa Jakob, c’est là où la connexion est la plus puissante. Je demanderai à Cervone Spinello de me faire une place ce soir. Ici, j’ai une HP pour les imprimer. Si tout va bien, vous aurez vos photos demain matin. Ça ira?
Clotilde hésita à lui sauter au cou.
Elle se retint. La radio continuait de brailler des jingles débiles. Elle se prit à espérer que l’animateur pose une nouvelle question, pour lui offrir un prétexte de laisser là le retraité.
De se précipiter. De rallumer son téléphone portable et de courir lire le message dans sa caverne.
A la radio, pour la première fois, une chanson passait.
— Je vous offre un thé, mademoiselle Idrissi?
Jérôme assurait la descente de Valentine. Il avait passé la corde de rappel autour de sa taille et lâchait du mou par petits à-coups, dizaine de centimètres par dizaine de centimètres.
La routine. Elle assurait, la gamine. Valentine.
Un beau brin de fille qui n’avait pas froid aux yeux.
Il contrôla la descente du regard. Encore cinq mètres et elle atteindrait la plateforme du haut de laquelle elle pouvait lâcher la corde et se jeter dans la cascade, tel qu’on leur avait enseigné, bien raide, droite comme un bâton, pour que les pieds pénètrent dans l’eau d’abord, pour ne pas se fracasser le dos ou la nuque sous l’impact.
La petite Valentine était vraiment jolie.
Jérôme se déconcentra, un bref instant. Qu’il l’ait été davantage n’aurait pourtant rien changé.
Il sentit d’abord la corde mollir, comme si elle ne supportait plus aucun poids. Puis dans la même seconde il la vit pendre dans le vide, tel un long serpent qui se serait échappé.
Et le corps de Valentine tomber.
Pas comme un bâton. Tomber, en boule, tête en dessous, comme une pierre recroquevillée.
29
Samedi 19 août 1989, treizième jour de vacances,
ciel bleu de Schtroumpf farceur
Heure: minuit pile
Lieu: camping des Euproctes, plage de l’Alga, loin des parents