Ordre du jour: le complot 23 août 1989
Présents: tous ceux que le comploteur en chef a invités.
Attention, mon confident invisible, il s’agit d’un plan, d’un plan secret, alors je vous raconte tout parce que j’ai confiance en vous, mais personne d’autre ne doit savoir!
Juré craché?
D’accord, y a toutes les chances que vous lisiez ce journal bien après le 23 août 1989, mais on ne sait jamais, peut-être que vous le lirez après l’an 2000 mais qu’on aura inventé un truc genre machine à remonter le temps qui vous permettrait de revenir en 1989, quelques jours avant le complot, et d’intervenir…
Je vous rassure, c’est pas non plus un plan mortel.
Le cerveau de la bande, c’est Nicolas. Oui, mon frère! Le petit Nico, qui cache son jeu. Tout gentil devant les parents, devant les adultes, devant les filles. Mais toutes les manigances, c’est lui. L’inspirateur, le concepteur, le réalisateur, c’est lui.
Pour résumer, Nicolas a un plan pour le soir de la Sainte-Rose.
Tout est calé. Le coup parfait. Le timing a été organisé façon répétition générale du braquage du plus grand casino de Las Vegas.
A partir de 19 heures…
Apéritif chez Papé Cassanu et Mamy Lisabetta, à la bergerie d’Arcanu, avec les parents, les cousins, les voisins.
Entre 20 et 21 heures…
Les parents partent dîner à la Casa di Stella. Y dorment. Ne se réveillent que tard le lendemain matin, amoureux.
A partir de 21 heures…
La quasi-totalité des Corses vivant dans la baie de la Revellata, et en particulier ceux buvant et mangeant à Arcanu, vident les lieux pour se rendre au concert de polyphonies à l’église Santa Lucia, au cœur du maquis. Et vu la taille de la chapelle, ils n’ont pas intérêt à être en retard s’ils veulent avoir une place assise pour écouter A Filetta.
Après 21 heures, en résumé:
Freedom!
Freiheit!
Libertad!
Libertà!
C’est la seule fenêtre de tir de toutes les vacances sans les parents, a prévenu Nico en prenant un accent de mafioso. Faudra pas la laisser passer. Dès que les adultes auront le dos tourné, Nico a prévu une virée jusqu’à la plus grande boîte de nuit du coin, la Camargue, sur la route de la pinède après Calvi. Alors Nico échafaude, envisage, anticipe, planifie. Il ne lui reste plus qu’à composer son commando, comme dans Mission impossible, à choisir les autres ados qui s’entasseront dans la Fuego.
Les pauvres, les débiles, les idiots.
Ils ne comprennent pas que comme dans tous les films de hold-up, le seul but du cerveau de la bande est de les rouler dans la farine, qu’il y a un plan secret derrière le plan secret. L’objectif de Nicolas n’est pas d’emmener quatre ados boutonneux se trémousser sur la piste de danse de la Camargue. Nico n’en a rien à faire de la boîte de nuit, de la soirée mousse et de la lambada. Le seul trésor qu’il veut dérober, le seul diamant dont il veut s’emparer ce soir-là, c’est celui dissimulé dans le string de Maria-Chjara.
Le 23 août, le grand soir, celui du passage à l’acte, celui du premier lot de la grande tombola.
Il le sait.
Elle le sait.
Ils le savent.
C’est ça, leur plan secret.
Le secret de la Sainte-Rose. Nicolas a toujours aimé tout faire comme papa.
Et moi?
Merci, mon lecteur du futur, de t’inquiéter de moi… Tu es bien le seul.
Et moi? Et moi et moi et moi?
Comme d’hab…
Je me contente du rôle du témoin muet. Celle qui se tait. Qui se contente de ruminer toute la nuit alors que demain elle se lève à l’aurore pour suivre un baratineur qui lui fait croire qu’elle va nager avec les dauphins. Le témoin qui sait tout mais qui ne dit rien, vous voyez, dans le film, celui trop curieux, qui se fait buter.
Du haut de mes quinze ans.
Je suis trop jeune pour les accompagner, je sais, Nicolas me l’a fait comprendre sans même avoir à en rajouter.
Il me fait chier…
A la limite, je voudrais qu’avant le soir du 23, juste avant, ils se fassent gauler.
Il referma le cahier et se leva.
Il ne devait pas se déconcentrer. Petit à petit, Clotilde s’approchait de la vérité.
Il ne pouvait plus se contenter d’observer, il devait agir.
Faire.
Faire taire.
30
Le 19 août 2016, 18 heures
Pour la cinquième fois, Clotilde essayait d’obtenir une réponse de l’hôpital.
— Répondez, s’il vous plaît. Répondez!
Elle se tenait contre l’olivier, les larmes aux yeux, le dos lacéré, le cœur au bord de l’explosion. Cela dura plus de dix minutes à maudire un répondeur, à taper 1, puis 2, puis #, puis *, à tomber dans le mauvais service, à insulter une infirmière qui n’y pouvait rien, ne savait rien, qui allait essayer de lui repasser l’accueil.
Bip bip bip…
— Passez-moi ma fille, merde…
Un standardiste l’avait mise en attente lorsqu’elle reçut le double appel.
Franck. Enfin.
— Franck? Tu es où?
La réponse de son mari lui parut plus méprisante que celle d’un chirurgien réputé qu’on dérangerait pour un bouton d’acné.
— A l’hôpital de Calvi! Avec Valentine.
— Comment elle va?
Réponds, bordel, réponds-moi!
— Je suis avec Cervone Spinello. C’est lui qui a emmené Valou, en urgence, dans le 4 × 4 Touareg du camping. Cervone a essayé de te joindre pendant près d’une heure, il tombait à chaque fois sur ta boîte vocale. Merde, Clo, pourquoi ton téléphone était-il coupé? T’es irresponsable! Je t’avais laissé Valentine. Tu étais où?
Elle était restée une heure à parler avec Jakob Schreiber, oubliant qu’elle avait éteint son téléphone. Impossible de se dépêtrer du vieil Allemand, il ne parlait que de lui et de son fils Hermann, de sa réussite, le cyclope était devenu ingénieur à la filiale santé de Bayer, HealthCare AG, marié à une chanteuse d’opéra, père de trois enfants blonds comme toutes les générations de Schreiber depuis Guillaume II. Elle était même repartie avec le numéro de portable du fiston. Hermann était un autre des témoins de l’été 89.
— Tu étais où? répéta Franck.
Rester concentrée. Ne pas craquer. Après tout, Franck était lui aussi demeuré injoignable. Personne ne savait où il se trouvait, c’était Cervone qui avait dû se charger de Valou. Clotilde redemanda, sans hausser le ton:
— Comment va Valentine?
Franck semblait ne rien entendre… mais lire dans ses pensées.
— Heureusement, Cervone est parvenu à me prévenir! Il a fini par avoir quelqu’un au standard du club de plongée, qui a réussi à contacter le moniteur sur le bateau. Ils m’ont fait remonter, ils ont ramené tout le monde illico à Galéria, les quinze personnes qui avaient payé leur spot. J’ai foncé tête baissée. J’étais à dix mètres sous l’eau quand Valentine est tombée, Clo. Toi tu étais au camping, et pourtant c’est moi qui…
Réponse à tout! Sauf à sa seule question. Cette fois, la voix de Clotilde explosa.
— Comment va Valou, merde?
— Tu t’inquiètes pour elle, maintenant?
La pointe d’ironie dans la voix de Franck eut l’effet d’une goutte d’acide sulfurique tombée sur son cœur.