Enfoiré! Dis-moi seulement comment va ma fille!
— S’il te plaît, Franck, supplia Clotilde.
Tu as eu ce que tu voulais! Tu les as entendus, les sanglots dans ma voix. Alors c’est bon, réponds-moi.
— Elle va bien, concéda Franck. Elle souffre seulement de quelques contusions, aux coudes et sous la voûte plantaire. Jérôme, son moniteur de canyoning, ne tarit pas d’éloges. Elle a su se remettre en position bâton sans paniquer, en moins de quelques secondes. Un saut de dix mètres, sans une égratignure. Elle est douée. Peu de filles s’en seraient sorties comme elle, peu de garçons aussi. Tu as une fille extraordinaire, tu sais. Exceptionnelle. Belle. Courageuse. La tête sur les épaules.
N’en rajoute pas, Franck, le message est passé. Ta petite chérie est parfaite. Alors faut que sa mère arrête de l’emmerder.
— Vous revenez quand?
— Pas tout de suite. Les toubibs veulent tout de même la garder un peu au repos. Y a une tonne de papiers à remplir aussi. Cela aurait pu être grave, Clo, terriblement grave, un drame… Tu ne te rends pas compte!
Si… salaud!
Clotilde aperçut la Passat garée devant le bungalow alors qu’elle revenait de la douche. Il était près de 20 heures. Elle accéléra le pas alors que Valentine stoppait le sien. Clotilde prit sa fille dans ses bras, sans réfléchir, sans calculer. Son visage arrivait tout juste à la hauteur du cou de cette grande perche de Valou, mais ça ne l’empêchait de répéter: «Ma petite fille, ma pauvre petite fille, Dieu merci tu n’as rien.»
Valentine semblait plutôt gênée.
— T’es toute mouillée, maman.
Clotilde s’écarta enfin de sa fille. Sa serviette enroulée autour d’elle avait trempé le tee-shirt Adidas de Valou. Rien de méchant.
— Je vais me changer…
Moins de deux minutes plus tard, Valentine avait troqué son tee-shirt contre un top vert fluo, son jogging coupé aux mollets contre une jupe mi-cuisse; noué ses cheveux dans un chignon habilement déstructuré, maquillé lèvres et yeux.
— Je vais rejoindre les autres.
Elle avait frôlé la mort et, visiblement, s’en foutait. La mort n’était sans doute pour elle qu’une vieille dame à qui il fallait dire bonjour avec politesse quand on la croisait; une vieille dame qu’elle ne reverrait jamais. A quinze ans, on est immortel.
— Qui ça, les autres?
— Tahir, Nils, Justin. Tu veux leurs papiers d’identité?
Clotilde ne répondit rien. Une nouvelle fois, elle peina à repousser ce pressentiment, cette impression de danger qui rôdait autour d’eux.
Franck s’était servi une Pietra. Il semblait marqué par les heures passées à l’hôpital. Pourtant, Clotilde n’arrivait pas à ressentir de véritable compassion. Elle n’avait toujours pas digéré ses allusions au téléphone. A la réflexion, il n’avait pas le monopole de l’angoisse, son cœur s’était tout autant soulevé que celui de Franck quand elle avait appris l’accident de Valou. Elle s’était tout autant rongé les sangs. Elle peinait encore à se calmer, qu’est-ce qu’il croyait?
Franck alignait les bonbons verts, rouges et bleus à Candy Crush tout en répondant avec détachement aux questions de Clotilde, comme on le fait après une journée de boulot épuisante.
Oui, le mousqueton avait lâché, non, on ne savait pas pourquoi, apparemment le matériel était usé mais ils n’avaient rien remarqué avant lors de la vérification, non, le moniteur de canyoning n’était pas en cause, au contraire, il avait plutôt assuré, oui, ils étaient tous vraiment désolés, mais ça peut arriver, non, il n’avait pas envie de faire un scandale, de porter plainte ou d’aller plus loin, oui, tout se terminait bien, une bonne nuit par-dessus et on n’en parlait plus.
Les mots cognaient encore dans la tête de Clotilde.
Irresponsable. Tu ne te rends pas compte? Tu étais où?
Cette fois, après avoir lancé ses poignards, Franck les avait laissés plantés; une fois l’émotion passée, il n’avait pas eu un mot d’excuse. Elle avait retenu ses larmes. Elle se souvenait de cette phrase lue quelque part. Femme qui pleure devant son amoureux obtient de lui tout ce qu’elle veut; femme qui pleure devant un homme qui ne l’aime plus est foutue.
Elle hésita, puis se lança.
— On est certain que c’est un accident?
Franck laissa d’un coup exploser en confettis ses confiseries censées s’aligner par trois. En moins d’un demi-tour de tête, toute son attitude, du ton de sa voix à son regard, était passée de la lassitude à l’agressivité.
— Tu veux dire quoi?
— Rien… C’est seulement le cumul des coïncidences. Cette chute de Valou, un mousqueton qui lâche. Il y a six jours, mes papiers, volés… Ce matin, la table du petit déjeuner.
— Arrête!
Il posa son téléphone portable avec violence sur la table de camping, à en faire trembler les pieds de plastique enfoncés dans la terre et soulever une fine poussière.
— Arrête! Ta fille a failli mourir, Clo, alors redescends sur terre et arrête de délirer avec tes vieilles histoires, avec tes vieux courriers, avec tes amis perdus et retrouvés. Putain, Clotilde, arrête ce cirque ou je vais craquer.
La chaise en plastique valsa quand il se leva.
Franck perdait ses nerfs. Chez lui, c’était très inhabituel. Sans doute parce qu’il était à bout, parce qu’avoir cru sa fille morte, ou paralysée à vie, était également très inhabituel.
Parce qu’elle aussi aurait dû être dans un tel état post-traumatique?
Une mère indigne?
Franck attrapa son portable, le glissa dans sa poche, s’éloigna.
— Un détail aussi. Quand tu vas prendre ta douche, n’oublie pas ton téléphone sur le lit.
Merde!
Immédiatement, Clotilde repensa aux textos de Natale. Elle avait échangé quelques messages avec lui avant d’aller prendre sa douche, après avoir été rassurée sur l’état de santé de sa fille. Clotilde devait revoir Natale demain; il avait invité un fantôme à prendre le thé, c’étaient ses termes, un fantôme qui ne voulait parler qu’à Lydia Deetz. Leurs échanges n’avaient rien de très compromettant, mais Franck n’était pas idiot et chaque phrase était sous-tendue par un sous-entendu.
Clotilde était, elle aussi, capable de perdre ses nerfs. De mordre, s’il le fallait.
— Mon téléphone oublié sur le lit? Tu l’as ouvert, tu as fouillé?
— Pourquoi, tu as quelque chose à cacher?
Avait-il osé?
Franck fit trois pas dans l’obscurité.
— Ils organisent un poker au bar. Il y a quelques habitués, Cervone m’a invité. Je crois que je vais y aller.
Avant de définitivement disparaître dans la nuit, il se retourna.
— Pour la dernière fois, Clotilde, je t’en supplie, oublie! Occupe-toi de ta fille. Occupe-toi de ton mari. Occupe-toi de ce qui se passe aujourd’hui. Et tout le reste, oublie!
31
Dimanche 20 août 1989, quatorzième jour de vacances,
ciel bleu d’abysses
C’est un baratineur. Les hommes sont tous des baratineurs.
C’est de l’arnaque, c’est du flan, c’est juste un plan.
Pour me piéger.
Et l’Aryon qui continue de tanguer, Natale qui continue de causer, il est intarissable sur les dauphins, les bélugas, les narvals, les marsouins, tous les cétacés de Méditerranée, leur milieu naturel, leur intelligence qui n’est pas une légende, leur capacité à apprendre. Il m’explique comment on fait pour les trouver avec un mot compliqué, l’upwelling! En français, cela signifie qu’il faut dénicher un coin d’océan où l’on trouve à la fois un grand fond et un fort courant marin qui, si j’ai bien compris, pousse l’eau en surface et permet une remontée des eaux profondes… et des nutriments. Même si les courants bougent tout le temps, les dauphins sont des malins et savent les repérer. Natale aussi! Et en particulier le plus important, le courant liguro-provençal, qui, coup de bol, passe à moins de dix kilomètres au large de la Revellata.