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Téléchargement achevé dans 11 minutes, affichait l’écran, mais l’annonce ressemblait à une publicité mensongère, à l’attente estimée dans une file ou dans un bouchon au point mort. La trotteuse de la montre de Jakob, par contre, avalait sans ralentir les tours de cadran.

21 h 12.

La prochaine question de «Qui veut gagner des millions dans son salon?», la dernière de la journée, serait posée dans moins d’une demi-heure.

73 % des éléments copiés.

Il patienta, agacé, le nez levé sur les cinq posters qui décoraient les murs du bar, six clichés qu’il avait offerts à Cervone Spinello et jadis à son père Basile, sans réclamer en retour aucun autre privilège que de se faire servir sa bière, des bretzels, et des Knackers directement importés de Rhénanie.

Etés 1961, 71, 81, 91, 2001.

Jakob appréciait, avec une fierté non dissimulée, ces cinq clichés qui offraient une vision synoptique du temps qui passe, des premières tentes canadiennes aux igloos autodépliants, des duvets sur la plage aux matelas autogonflants, des feux de bois aux barbecues autocuisants. Alors qu’il s’y attendait le moins, le téléchargement s’accéléra d’un coup, passa de 76 % à 100 % avant qu’il ait le temps de terminer sa Bitburger.

Scheiße!

Il la vida cul sec, attrapa une poignée de bretzels dans une main et son ordinateur sous le bras, son étui de boules dans l’autre car il ne se séparait jamais de ses Prestige Carbone 125 Demi-dure qui selon l’Allemand valaient leur poids en or. Les mauvaises langues prétendaient qu’Herr Schreiber dormait avec ses boules de pétanque sous le matelas, comme la princesse au petit pois.

La nuit tombait. Les criquets cachés dans les oliviers annonçaient la fin de la journée comme mille muezzins perchés dans autant de minarets. Dans le vacarme, dans la pénombre, Jakob Schreiber ne prêta pas attention aux bruits de pas derrière lui. Il marchait vite et de façon déterminée.

Ses pieds confortablement protégés dans ses chaussettes, et ses chaussettes solidement sanglées dans ses sandalettes de cuir, auraient été capables de retrouver le bungalow seuls. Ils l’avaient déjà fait d’ailleurs, une fois, le jour où Jakob avait vidé d’un coup les huit packs de Bitburger, avec des touristes de toutes les nationalités possibles, le 8 juillet 90, le soir de la victoire de l’Allemagne à la Coupe du monde. Hermann et Anke étaient encore là alors. Il avait passé le reste de l’été à boire des Pietra Pression et s’était juré de ne plus jamais se laisser aller à une telle générosité. Il y a deux ans, c’est seul dans son mobile home qu’il avait assisté à la nouvelle victoire de son pays. Cette fois, il n’avait même pas décapsulé une bouteille pour célébrer le but de Mario Götze en prolongations.

Hermann et Anke n’étaient plus là.

Dès que Jakob ouvrit la porte du mobile home, il posa ses boules de pétanque au pied de la table et alluma le transistor. Il avait le temps de se préparer, la radio diffusait encore des publicités, la douzième question ne serait pas posée avant neuf minutes. Il s’installa devant la table du salon et alluma l’ordinateur portable. Il cliqua sur le dossier Eté 89, distrait, tout en pensant aux questions 9, 10 et 11 auxquelles il avait répondu avec une facilité qui le déconcertait lui-même. Pourtant, depuis sept ans qu’il écoutait cette émission, jamais il n’avait dépassé la dixième… La petite Clotilde Idrissi lui portait peut-être chance? Dès la dixième question, il avait gagné une encyclopédie Brockhaus en vingt-quatre volumes, qu’il possédait déjà en trois exemplaires, soit soixante-douze livres volumineux à caser chez lui, et il avait sérieusement envisagé d’en apporter une série ici, dans sa résidence secondaire de vingt-huit mètres carrés.

La douzième question correspondait au troisième palier, celui auquel moins d’un joueur sur un million accédait, d’après les statistiques fournies par le site. On n’y gagnait pas d’argent, mais une entrée VIP à la Pinakothek, le monumental ensemble de musées munichois, avec visite des allées interdites au public, participation aux ateliers de restauration, et surtout, on laissait avant de partir son buste, modelé par un sculpteur plasticien pour qu’il soit exposé dans une salle spéciale. Jusqu’à présent, seuls dix-sept Allemands aux crânes bien pleins étaient ainsi entrés dans la postérité.

Jakob était à une question de devenir le dix-huitième…

Distraitement, il fit défiler les photographies de l’été 89. Les souvenirs des visages restaient étonnamment précis. Il reconnut facilement la petite Clotilde, Nicolas Idrissi, Maria-Chjara Giordano, Aurélia Garcia, Cervone Spinello, un peu moins ceux qui n’étaient venus qu’un été, mais quelques prénoms lui revenaient, Estefan, Magnus, Filip. Il fit défiler rapidement les photographies de paysages, d’adultes, de scènes de vie pour se concentrer uniquement sur celles des ados.

Que l’on ait volé ses clichés, car on les avait volés, il n’y avait pas de doute, l’inquiétait. Il y avait forcément un rapport avec le retour sur l’île de Clotilde Idrissi, sans qu’il comprenne lequel. Une chose après l’autre, se raisonna-t-il, il devait rester concentré sur le concours, il se pencherait sur les photos ensuite.

Plus concentré que jamais.

Trop pour entendre, devant son mobile home, le bruissement des graviers.

L’animateur radio annonça qu’il poserait la fameuse douzième question dans moins d’une minute. Alors que la main droite de Jakob serrait le téléphone portable, sa main gauche trembla légèrement et, comme pour ne pas trop laisser le trac l’envahir, se crispa sur la souris pour continuer de dérouler le diaporama.

L’été 89 défilait. La plage de l’Alga au coucher du soleil, la grotte des Veaux Marins au petit matin, une partie de pétanque, les ados en train de danser, l’accueil du camping, le parking.

Noch 30 Sekunden, prévint le transistor.

Jakob fronça les yeux, quelque chose l’intriguait sur le cliché.

Il n’entendit pas la porte du bungalow lentement pivoter.

Noch 15 Sekunden.

Jakob, comme hypnotisé, scrutait les quelques voitures garées dans le camping des Euproctes dont, reconnaissable entre toutes, la Fuego rouge des Idrissi. Celle qui allait s’écraser moins de vingt-quatre heures plus tard sur les rochers de la Petra Coda. 23 août 1989, précisait la légende du cliché, mais ce n’est pas la voiture qui intriguait le vieil Allemand, c’était l’ado qui la fixait, avec le regard de celui qui…

Noch 5 Sekunden.

… le regard de celui qui savait à l’avance ce qui allait se passer.

Noch eine Sekunde.

Jakob ferma les yeux, le pouce légèrement relevé, pour uniquement se concentrer sur la question que l’animateur débita avec le débit d’une MG 08. Trois secondes pour répondre.