Antwort A, Mönchengladbach, B, Kaiserslautern, C, Hamburg, D, Köln.
Ein
Jakob connaissait la réponse!
Zwei
Il n’avait aucun doute, même s’il était d’un naturel prudent. Il entrevit comme dans un rêve son doigt se poser sur l’écran, valider la bonne réponse, les journalistes le contacter, son nom sur trois colonnes s’étaler dans le journal de son quartier.
Dans la grande allée de la Neue Pinakothek, en bronze, son crâne exposé.
Drei
Ce fut l’avant-dernière image que son cerveau visualisa.
Jamais Jakob n’atteindrait le troisième palier.
Son pouce s’arrêta à quelques millimètres de l’écran tactile, juste à l’instant où l’étui de Prestige Carbone 125 Demi-dure s’écrasa sur sa tempe droite. Jakob s’effondra, et avec lui la table, l’ordinateur portable, le téléphone.
Dans l’étroit couloir du bungalow A31, en sang, son crâne explosé.
Les yeux de l’Allemand, avant de se fermer, noyés par la source écarlate qui jaillissait de son front, fixèrent une dernière image affichée sur l’ordinateur tombé à côté de lui, à quelques centimètres de son visage.
Toujours la même photo, celle de la Fuego garée sur le parking et de celui qui observait le véhicule comme s’il savait que sa direction, le soir même, allait lâcher. Cet ado qu’il connaissait, qu’il avait encore croisé ce soir, qui lui avait serré la main, qui lui avait même demandé pourquoi il souhaitait une connexion Wi-Fi à une heure aussi tardive.
Cervone Spinello.
Il hésita de longues minutes, de trop longues minutes.
Faire disparaître les photographies serait un jeu d’enfant, il suffisait de les supprimer, de sortir avec l’ordinateur portable, de le balancer dans n’importe quel conteneur à poubelles, il n’en resterait aucune trace, aucune preuve. Faire disparaître les boules de pétanque ne serait pas plus compliqué. On ne retrouverait jamais l’arme du crime.
Mais faire disparaître le corps du vieil Allemand?
Profiter de la nuit? Profiter du silence?
Trop tard, c’était déjà trop tard.
Dehors, dans l’allée A, un groupe bruyant marchait, sans doute une des tables de poker qui avait terminé la partie et rediscutait bluff, chance de cocu et tapis désespérés. D’autres suivraient, chaque table allait se vider.
Il devait trouver une autre idée. Maintenant que tout était terminé, il avait besoin de calme.
33
Il essuya le sang sur ses mains, sur les boules de pétanque, les taches écarlates sur le sol du mobile home, marcha, s’éloigna, attendit de trouver un réverbère suffisamment isolé avant de reprendre le journal.
Rouge, tout était rouge.
A l’exception de ce cahier, de ses mots bleus, d’un bleu profond.
Dimanche 20 août 1989, quatorzième jour de vacances,
ciel de delphinidine
La delphinidine, mon lecteur du futur, c’est le nom savant du pigment bleu des fleurs. Incroyable, non? C’est le pigment qui manque aux roses. C’est pour cela qu’aucune vraie rose ne sera jamais bleue!
Je ne suis pas une rose.
Je me fais sécher sur les rochers de la plage de l’Oscelluccia. Je ne me suis pas rhabillée. Cette fois, Natale peut mater tant qu’il veut mon maillot de bain de naïade naïve, sans tête de mort, sans squelette, sans même une seule goutte de noir, rien que toutes les nuances de bleu.
L’Aryon est accosté, accroché à un anneau percé dans les rochers. La plage de l’Oscelluccia n’est pas vraiment une crique secrète à laquelle on n’accède que par la mer, il y a un petit sentier qui mène presque directement au camping des Euproctes, en pente raide, trop raide pour le descendre avec les tongs et le parasol, alors le coin est plutôt moins fréquenté que la plage de l’Alga.
Et là, pour le coup, on est seuls.
Natale Angeli continue de parler, de baratiner. Sauf que cette fois, je l’écoute.
— Tu vois, Clotilde, ici, ce serait l’endroit idéal pour mon sanctuaire. Dans un premier temps, il suffirait d’aménager un ponton, quelques amarres, une caisse et une buvette peut-être. Mon modèle, ce serait la baie des Tamarins, sur l’île Maurice, tu en as peut-être entendu parler?
Je secoue la tête. Je ferme les yeux. Il peut me raconter ce qu’il veut…
— C’est une baie où des dizaines de dauphins se sont installés. Tous les matins, ils organisent des sorties en mer, ça marche du feu de Dieu, ils sont même obligés de limiter le nombre de bateaux. Ça devient une industrie, mais ce n’est pas ce qu’on ferait ici. On limiterait les safaris. On ferait monter les enchères, ce serait un privilège, on ferait des milliers de déçus pour seulement quelques élus. Et puis si ça fonctionne, si l’argent rentre, on pourrait voir plus grand. Un vrai bâtiment, une piscine d’eau de mer, un centre de soins, une petite équipe de recherche…
Là je sens qu’il se tourne vers moi, qu’il s’approche, c’est son ombre qui me couvre et elle est froide.
— Tu en parlerais à ton grand-père? Tu ferais ça pour moi?
J’ouvre les yeux. Enfin, c’est plutôt Natale qui me les ouvre.
Il est là, en caleçon, beau comme un pirate insaisissable avec sa peau bronzée, son bandana sur son crâne rasé et ses pieds nus qui laissent des traces dans le sable. Putain, ce type qui me demande de lui rendre service est capable de parler aux dauphins! Il est tout droit sorti d’un roman, d’un film, et il m’a pris la main et m’a fait entrer dedans.
— Bien entendu… Pourquoi Papé dirait non?
— Parce que les cétacés, les touristes et moi, il s’en fout. Mais si sa petite-fille amoureuse des dauphins le supplie…
A ce moment-là, je pense que je devrais minauder, négocier, poser mes conditions, mais j’en suis incapable, alors je frappe des mains.
— Tout ce que tu veux! Tu le verrais où, ton musée?
Natale devient à nouveau intarissable et commence à employer des mots auxquels je ne comprends rien, des normes environnementales ISO machin, des matériaux composites, des systèmes de recyclage, il en vient même à parler de budget, c’est terriblement technique et je décroche jusqu’à ce qu’il glisse un mot qui me fait sursauter au milieu de l’énumération de son plan d’amortissement à coups de milliers de francs. Maman.
Je crois que je le tutoie pour la première fois.
— Tu en as parlé à maman?
— Evidemment. Ta maman est architecte, spécialisée dans les éco-bâtiments. Elle a un vrai sens pratique. Selon elle, on peut atteindre l’autosuffisance énergétique rien qu’avec des panneaux solaires posés là et là…
Il tend son doigt vers des rochers plus plats.
J’y crois pas!
— Tu l’as amenée ici?
Il mime super bien le mérou ou ce genre de poisson qui a les yeux tout ronds.
— Oui. Ta mère est compétente, brillante même. Si mon projet fonctionnait, je crois qu’elle serait la plus qualifiée pour le dessiner…
Je le coupe.
— Si elle est si balaise, pourquoi tu ne demandes pas à maman d’en parler à Papé?
Il s’assoit à mes côtés, façon Robinson Crusoë. J’adore cette façon cool qu’il a de se recroqueviller, j’y vois un mélange de force et d’enfance, un homme sûr de lui et pourtant encore petit garçon dans chacun de ses gestes.
Y en avait qu’un sur terre et je l’ai trouvé. Sauf que je suis née dix ans trop tard.