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Toutes les minuscules rides du visage de Natale se mirent à bouger ensemble, en harmonie, comme si elles avaient répété pendant toutes ces années une chorégraphie uniquement destinée à rendre son sourire irrésistible.

— Je t’aide à la chercher?

Il lui prit la main. Le geste avait quelque chose de naturel. Ils marchèrent lentement, les yeux baissés.

— Tu te souviens? demanda Clotilde.

— Bien entendu. Tu crois que j’emmenais souvent des filles dans mon sanctuaire?

Oh oui, mon beau pêcheur de sirènes, tu n’as pas dû te priver, à l’époque!

Elle fixa la mer.

— Il y a encore des dauphins?

Les yeux de Natale ne quittaient pas le sable. Il ne répondit pas. Clotilde continua. Après, elle se tairait, promis. Elle le laisserait parler. Elle le laisserait expliquer. Elle se contenterait de l’écouter, comme avant.

— Galdor et Tatië doivent être toujours vivants, fit-elle. Orophin et Idril aussi, on dit que les dauphins vivent plus de cinquante ans. Et qu’ils ont une mémoire d’éléphant! Plus forts que des pachydermes même, la plus grande mémoire amoureuse de tous les mammifères. J’ai lu qu’ils étaient capables de reconnaître une partenaire rien qu’au son de sa voix plus de vingt ans après l’avoir quittée. Tu connais un homme qui serait capable de ça?

Les yeux dans le sable. Toujours.

Pourquoi avait-elle parlé de cette fichue boucle d’oreille?

Elle détailla la paillote Tropi-Kalliste fermée devant eux, les poubelles entassées, la caravane grise cadenassée. D’après les affiches, Maria-Chjara continuait sa tournée dans l’ouest de l’île, elle était à Sartène hier soir, à Propriano ce soir, mais elle remontait à Calvi dans deux jours.

Elle serra plus fort encore la main de Natale, comme pour le prévenir de ce qu’elle allait dire.

— C’est quoi, ce délire? Cette boîte de nuit sordide? Ces baraquements immondes? Ton ponton, ta réserve, ton musée des cétacés auraient dû être construits ici. Explique-moi, Natale. Explique-moi pourquoi Cervone Spinello a gagné. Gagné contre ton projet.

Des sacs plastique éventrés volaient, des canettes roulaient, il faudrait des heures à une brigade verte pour tout nettoyer, et tout recommencerait après-demain. Comment son grand-père Cassanu avait-il pu accepter ce sacrilège, préférer laisser prospérer cette plage poubelle plutôt que le sanctuaire de dauphins de Natale Angeli?

— C’est une vieille histoire, Clotilde. C’est du passé. S’il te plaît.

OK, OK, ne pas le brusquer.

— Tu avais emmené ma mère aussi, ici.

T’es folle! regretta aussitôt Clotilde. Tu appelles ça ne pas le brusquer!

Cette fois pourtant, Natale réagit. Ses pieds fouillaient la plage, comme s’il gardait espoir de découvrir la boucle d’oreille.

— Oui… Et toi tu étais prête à sortir les griffes, les canines et les épines, un petit hérisson raide dingue de jalousie contre ta mère.

— Y avait de quoi, non?

— Non!

Ils arrêtèrent de marcher, pivotèrent, se retrouvèrent face à l’Aryon.

— J’avais quinze ans, Natale, mais je n’étais pas complètement idiote. Tu regardais ma mère avec un regard qui, comment… qui la déshabillait! Et elle aussi te regardait avec le même désir, comme je ne l’avais jamais vue regarder aucun autre homme… même papa.

Doucement, le pouce de Natale lui caressa la paume de la main. Comme cette histoire de battement d’ailes d’un papillon entraînant un tsunami à l’autre bout du monde, ces infimes frottements sur sa peau provoquaient des ricochets de sensations jusqu’au plus profond de son ventre.

Un tsunamour? Ça existait?

— D’accord, Clotilde, fit Natale en haussant brusquement la voix. Otons les masques. Depuis le temps, ils doivent être aussi usés que nos visages sont ridés. A l’époque, lors de l’été 89, j’avais vingt-cinq ans, ta mère en avait quarante. Nous étions attirés l’un par l’autre, je te l’accorde. Attirés physiquement, s’il faut te le préciser. Mais ta mère était fidèle, et il ne s’est rien passé entre nous, crois-moi, même si elle a été tentée.

— De petits anges bien sages, ironisa Clotilde.

Natale continua comme s’il n’avait rien entendu.

— Si ta mère a été tentée de tromper ton père, ce n’est pas parce qu’elle était tombée amoureuse de moi, et encore moins parce qu’elle n’aimait plus ton papa. (Il esquissa un sourire triste.) C’était même tout l’inverse.

— Tout l’inverse? Je ne comprends rien, Natale.

— Ta mère s’est rapprochée de moi, ta mère m’a dragué, allumé, s’est promenée avec moi en public pour que cela se voie, se sache, fasse causer dans le pays… mais c’est ton père qu’elle aimait! Tu comprends, maintenant?

— Toujours pas. Désolée…

— Ta mère voulait rendre ton père jaloux! C’est aussi simple que cela, Clotilde. Elle n’en avait rien à faire de mon sanctuaire, de mes dauphins et de mes mains qui sentaient le poisson, elle voulait juste faire réagir ton père.

Clotilde lâcha la main de Natale. Laissa le vent fouetter son visage, caresser ses jambes, comme aucun homme ne le ferait jamais avec autant de patience.

— C’était aussi un peu compliqué, Clotilde, entre ton père et ta mère.

Elle ne voulait pas en entendre davantage. Pas ici. Pas maintenant.

— C’est vieux comme le monde, Clotilde. Les Liaisons dangereuses, tu te souviens, le livre que tu lisais, sur ton banc, dans le port de Stareso, face à l’Aryon. Ta mère a joué avec moi, m’a utilisé parce qu’elle en aimait un autre… et moi comme un couillon, je n’ai rien vu, je suis tombé dans le panneau. Palma avait beaucoup de charme, de classe, elle s’intéressait à mon projet, elle était architecte, elle avait des idées très concrètes. Je croyais presque qu’on pourrait les réaliser ensemble. J’avais l’impression qu’entre nous naissait une complicité. Alors qu’en réalité…

C’était à mon tour de fouiller la plage des yeux. Aucun bijou enterré, juste des mégots, des capsules de bière et peut-être même des préservatifs si on remuait un peu le sable.

— Alors qu’en réalité, continua Natale, c’est entre toi et moi que se tissait cette complicité… pas avec Palma… avec toi… Je pense que cela aussi, ça a compté.

Clotilde chercha dans le vide la main de Natale, l’attrapa au vol, tira sur elle pour qu’il pivote, se tienne face à elle. Après tout, puisque c’était la fin du carnaval, puisqu’on balançait les masques à la mer…

— Fantasmer sur la mère, tout en laissant la fille fantasmer sur toi, c’était un plan un peu tordu, tu ne trouves pas?

— Non, Clotilde… Non… Bien entendu, tu étais toute craquante du haut de tes quinze ans, même si tu en paraissais à peine treize. Mais il n’y avait aucune ambiguïté. Aucune. Simplement, j’avais déjà deviné.

— Deviné quoi?

Son pied fouilla le sable. Gêné. Adorablement gêné.

— Deviné qui tu allais devenir… avec le temps. Une fille pétrie de fantaisie, une fille vive et intelligente, pétillante, une fille superbe qui croquerait la vie. Une fille qui, même ayant vieilli, la regarderait avec les mêmes lunettes que moi.

Une voix lointaine résonnait en écho dans la tête de Clotilde. On est de la même race. Les pêcheurs de rêves contre le reste du monde.

— Mais j’avais dix ans de trop, Clotilde, ce n’est rien, dix ans, mais pour nous, c’était déjà deux courbes qui se croisaient, la tienne qui allait monter haut sur l’échelle de la séduction. Et la mienne qui commençait à dégringoler.