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— Arrête!

Il se pencha, soudain, comme pour échapper à ses bras.

— Arrête, Natale. Arrête de tout noircir. De te détruire. Tu sais très bien que…

Il se releva sans la laisser terminer. Entre son pouce et son index, il tenait un anneau d’argent.

— C’est le tien?

Incroyable!

De la magie! De la pure magie!

— Merci.

Il ne faut jamais lutter contre la magie, pensa Clotilde. Cela porte malheur. Ses pensées s’ordonnèrent d’un coup, comme les rides enchantées sur le visage de Natale.

Comme une évidence. L’embrasser.

Juste un bisou. Pour honorer un contrat vieux de vingt-sept ans.

Juste un bisou pour solder un fantasme vieux de vingt-sept ans.

Juste un bisou et puis c’est tout.

Pour ne pas mourir idiote, pour ne pas le regretter toutes les années d’après, quand son corps se mettrait à dégringoler.

Juste sentir de sa bouche le goût…

Doucement, Clotilde posa ses lèvres sur celles de Natale.

Un instant, un instant seulement.

Puis leurs quatre lèvres se décollèrent, comme il était convenu, comme il était convenable.

Un instant, un instant seulement.

Avant que leurs dix doigts réunis ne s’affolent autour du cercle d’argent, avant que la main de Clotilde ne s’empare de la nuque de Natale, et celle de Natale du creux de ses reins, avant que leurs bouches ne se fondent en une seule et que leurs langues rattrapent le temps perdu, que leurs corps se pressent comme s’ils avaient depuis toujours été dessinés pour s’épouser.

Comme si plus rien d’autre qu’eux ne pouvait exister.

Ils restèrent ainsi de longues minutes, à s’embrasser, à écraser ses seins contre son torse. Ne sachant plus quoi faire pour retenir le temps. La tête posée sur l’épaule de Natale, Clotilde fixait l’Aryon attaché à son amarre. Les doigts du pêcheur couraient sur son dos, pressés, infatigables, maladroits, tels des bébés quintuplés qui viendraient d’apprendre à marcher.

— Remets-le à flot, Natale. Embarquons, retournons avec les dauphins, tournons la suite du film, il y a eu au moins cinq Dents de la mer, on peut bien inventer un Grand Bleu numéro deux…

Il esquissa un sourire navré.

— Impossible, Clotilde.

— Pourquoi?

Elle l’embrassa encore, à en perdre le souffle. Elle se sentait tellement vivante.

— Impossible, impossible de te le dire.

— Pourquoi? Pourquoi as-tu enchaîné l’Aryon, Natale? Pourquoi as-tu épousé Aurélia? Pourquoi est-ce que c’est toi, aujourd’hui, qui as peur des fantômes?

— Parce que je les ai vus, c’est aussi simple que ça, Clotilde.

— Putain, Natale, les fantômes n’existent pas! Même à quinze ans, même déguisée en Lydia, je n’y croyais pas. C’était un jeu. Les fantômes, c’est l’inverse des vampires. Un baiser et ils disparaissent.

Et elle l’embrassa.

— Je l’ai vue, Clotilde.

— Qui, qui as-tu vu?

Elle approcha encore ses lèvres, mais il se détourna, se contentant de poser une main dans le creux de ses reins pour la presser contre lui.

— Tu vas me prendre pour un fou.

— Trouve autre chose, ça c’est déjà fait.

— Je ne plaisante pas. Je ne l’ai jamais raconté à personne, jamais, pas même à Aurélia. Et pourtant cela a hanté ma vie depuis.

— Depuis quand?

— Depuis le 23 août 1989.

Elle glissa, se raccrocha à son épaule.

— Raconte-moi, Natale. Raconte-moi.

— J’étais à la Punta Rossa. Chez moi. Seul. Je buvais. Moins qu’aujourd’hui mais je buvais déjà. Au moins ce soir-là. Je savais que ce jour-là je ne verrais pas Palma. Tu sais pourquoi, bien entendu, l’anniversaire de rencontre de tes parents. La Sainte-Rose. Leur jour sacré. Alors je noyais ma pitoyable jalousie dans le myrte, les yeux tournés vers le sommet du Capu di a Veta. Le fantôme est apparu à 21 h 02 en haut de la colline, je n’ai aucun doute sur l’heure, Clotilde, la télé était allumée, Thalassa venait de commencer et l’écran affichait l’heure exacte. 21 h 02. Le fantôme se tenait à environ cent mètres de la maison, sur le sentier des douaniers. Immobile.

21 h 02… Le 23 août 1989.

Clotilde frissonna, se blottit contre le corps brûlant de Natale; enfouit sa joue dans la capuche de son sweat.

La Fuego avait basculé dans le vide à 21 h 02 très exactement, tous les rapports de la gendarmerie et des pompiers étaient formels.

— Je sais que c’est impossible à croire, Clotilde, je sais que tu vas me prendre pour un dingue, mais à la seconde où la voiture de tes parents s’écrasait sur les rochers de la Petra Coda, à la seconde où ton frère, ton père et ta mère perdaient la vie, je l’ai vue apparaître par ma fenêtre, j’ai vu ta mère, aussi distinctement que je te vois. Elle m’a fixé, comme si elle voulait me voir une dernière fois avant de s’envoler. Elle est restée ainsi de longues minutes, sans oser franchir les derniers mètres qui la séparaient de moi. Quand j’ai compris qu’elle ne bougerait pas, j’ai décidé de la rejoindre. Le temps de poser mon verre, d’ouvrir la porte, de courir vers elle, elle avait disparu.

Ses doigts se crispèrent dans le dos de Clotilde, les quintuplés possédaient déjà une force de géants.

— Je n’ai appris l’accident de tes parents que quelques heures plus tard, continua Natale. Je n’ai compris qu’à ce moment-là. Cela ne pouvait pas être ta mère. Au moment où elle m’apparaissait, elle mourait, à quatre kilomètres de là. Cela ne pouvait être que son fantôme… Qui pourrait croire ça?

— Moi.

Moi je te crois! martela Clotilde à son cerveau pour qu’il l’admette. Bien entendu que je te crois. Puisque ce fantôme m’a écrit. Puisque ce fantôme m’a regardée sous le chêne d’Arcanu. Puisque ce fantôme a pris son petit déjeuner hier, a lu son journal, puisque ce fantôme a adopté un chien pour ne pas s’ennuyer.

Clotilde posa un long baiser dans le cou de Natale. Puis, doucement, desserra l’étreinte.

A regret.

— Je dois y aller… Franck va rentrer. Tout… tout va être compliqué… Se revoir. Se revoir vraiment.

Elle se força à sourire avant de continuer.

— Ça doit être la règle numéro un de tous les manuels de l’infidélité pour les nulles, ne jamais prendre un amant pendant les vacances, en famille, avec son mari et sa fille.

— Je travaille demain matin, fit Natale avec une assurance qui la troubla. Mais je suis libre cet après-midi. Tu pourras me rejoindre.

— Impossible, Natale. (Elle agita l’anneau d’argent devant ses yeux.) Je ne pourrai pas trouver d’autres excuses crédibles. Franck se méfie et il…

— Belvédère de Marcone, coupa le pêcheur. A 13 heures. Ton mari te laissera t’y rendre seule.

Belvédère de Marcone.

Natale avait raison.

Jamais Franck ne pourrait se douter qu’elle s’y rendait pour retrouver son amant.

C’est le dernier endroit où elle aurait eu envie de le tromper.

Le belvédère de Marcone était célèbre pour son cimetière. Pour ses mausolées, ceux des plus riches dynasties corses de la Balagne; pour le plus monumental d’entre tous, celui des Idrissi.

La tombe de ses parents.

35

Lundi 21 août 1989, quinzième jour de vacances,

ciel bleu de fumée sans feu