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Corse-Matin : Merci, monsieur Idrissi, moi aussi, je crois pouvoir lire entre vos mots. Face à tant de cupidité, vous n’avez pas peur, vous, vous qui possédez, pardon, qui vous êtes vu confier autant de biens, qu’on veuille vous en déposséder? Et, plus prosaïquement, qu’on puisse vouloir vous tuer?

— Non, monsieur Palazzo. Non. (Bref silence.) Je pourrais légitimement avoir peur si je possédais quoi que ce soit que je puisse perdre. Mais puisque je ne suis qu’un gardien, si je venais à tomber, un autre prendrait ma place, et un autre ensuite, ou une autre d’ailleurs, un ami, un proche, n’importe quel homme ou n’importe quelle femme qui partage les mêmes valeurs, le même honneur. Des gens de ma famille, et j’inclus dans ma famille les gens qui ne sont pas de mon sang, qui sauraient ce qu’ils auraient à faire si un jour un malheur m’arrivait. (Long silence.) Tout comme je sais ce que j’aurais à faire si un jour le malheur les touchait.

Corse-Matin : La vendetta? Vous êtes d’accord? Je peux résumer votre réponse par ce mot?

— La vendetta? Mon Dieu, qui vous parle de ça? (Soupir.) Qui parle encore de ça, à part vous, les journalistes? Les meurtres dont vos colonnes font la publicité sont commis par des bandits, des voyous, des mafieux, pour quelques billets de banque, quelques grammes de drogue, quelques voitures volées. En quoi cela me concernerait? En quoi cela concernerait un retraité isolé dans sa bergerie, qui ne sait même pas à quoi peuvent ressembler une barrette de cannabis, une prostituée yougoslave ou un carton de minitels tombé d’un conteneur sur le port d’Ajaccio? La vendetta, mon Dieu, c’est bon pour les touristes qui lisent Colomba. (Retour du sourire.) Tout est beaucoup plus simple. Ne touchez pas à ma terre. Ne touchez pas à ma famille. Et alors, je serai le berger le plus pacifique, le plus inoffensif du monde.

Corse-Matin : Et sinon? Si on touche à votre terre ou votre famille?

— Sinon? Sinon quoi? Votre question est une nouvelle fois mal formulée, monsieur Palazzo. (Rire.) Cela équivaut à demander à un général d’état-major si, en cas d’attaque, il appuierait sur le bouton rouge pour faire exploser la bombe nucléaire et, avec elle, la terre entière? Il ne vous répondra pas, car ça n’arrivera pas. Comprenez bien, je ne crois pas que les gens aient envie de toucher à ma terre, encore moins de toucher à ma famille, et si votre journal peut servir à quelque chose, c’est au moins à ce que vos lecteurs se souviennent de cela. Tenez, reprenez des canistrelli, c’est pour vous que ma femme les a cuisinés.

Corse-Matin (la bouche pleine): Merchi, monsieur Idrichi…

La fin, la dernière réplique, et l’avant-dernière aussi, c’est moi qui les ai ajoutées. Ça aurait été drôle, vous ne trouvez pas, si le journaliste avait vraiment osé l’écrire? Mais je crois que le journaliste, une fois sa dernière question posée, avait plus envie de se sauver à toute vitesse que de reprendre un des gâteaux de Mamy.

* * *

Il referma le cahier.

Un retraité inoffensif…

Il y avait de quoi éclater de rire!

36

Le 20 août 2016, 11 heures

Franck n’avait fait aucun commentaire lorsque Clotilde était remontée au bungalow. Difficile de deviner depuis combien de temps il était arrivé, il avait déjà pris sa douche, fait valser ses runnings, avalé un café.

— Je l’ai retrouvé, précisa seulement Clotilde en montrant son anneau d’argent.

Difficile également d’interpréter son sourire ironique.

Clotilde se contenta de faire ce que font toutes les épouses du monde lorsque l’homme se recroqueville dans sa coquille en refusant de communiquer, se bloque un moment, tel un appareil ménager fatigué qu’il faut juste laisser se reposer: elle meubla le silence, parla de tout, de rien, comme si tout était normal, comme si tout allait bien, parla de Valentine, parla même de la cuisine.

— Une marinade? Ça vous dit? Je file au marché et on se fait ça à midi! Ça nous changera des barquettes de frites.

Franck n’attendait que ça, au fond. Que tout redevienne normal. Qu’elle soit une épouse normale. Qu’ils mènent une vie normale. Pour aujourd’hui, pour aujourd’hui au moins, elle pouvait bien jouer la comédie.

— Vous venez avec moi? Valou? Franck?

Aucune réponse. Elle allait se coltiner les courses seule.

Objectif atteint. Une vie normale.

* * *

Même si le sac de courses pesait une tonne au bout de ses doigts, Clotilde était particulièrement fière de ses trouvailles, des poivrons et de l’huile d’olive pour une piperade, des ribs de bœuf marinés façon stufatu, des mangues et des ananas pour une salade de fruits. Elle demanderait à Franck d’allumer le barbecue, histoire que chacun joue jusqu’au bout son rôle dans cette pièce de théâtre ensoleillée, les vacances de la famille Baron. En attendant à la caisse de l’Intermarché de Calvi, qui devait faire 80 % de son chiffre d’affaires pendant les deux mois d’été, justifiant ainsi l’interminable file d’attente, elle avait griffonné sur le verso de sa liste de courses. Une liste de questions. Sans réponses.

Qui lui avait écrit cette lettre signée P.?

Qui avait volé son portefeuille?

Qui avait baptisé le chien d’Arcanu Pacha?

Qui avait mis la table du petit déjeuner, hier?

Qui avait appris à Orsu à passer la serpillière?

Qui avait saboté la rotule de direction de la Fuego de ses parents?

Qui avait saboté le mousqueton du baudrier de Valentine?

Qui est le fantôme aperçu par Natale, à 21 h 02, le 23 août 1989, à la Punta Rossa?

Impossible que ce soit la même personne. Impossible que ce soit sa mère.

Impossible que ce ne soit pas sa mère, pour au moins la moitié des réponses à ses questions…

Franck avait sans doute raison, pour être heureuse, mieux valait lister les courses que les questions, se concentrer sur l’énumération d’ingrédients insignifiants plutôt que sur la page blanche au dos.

Ne lire que le recto de sa vie.

Eventuellement, glisser un amant dans son Caddie.

Tout en pesant les conséquences de ses résolutions, elle ne résista pas à une petite entorse à la raison; un détour de moins de trente mètres sur le chemin du retour, prendre l’allée A au lieu de la C, et passer devant le mobile home A31, simplement jeter un œil pour voir si Jakob Schreiber était là, s’il avait eu le temps de récupérer les photos de l’été 89 dans son fameux cloud.

Pas pour les regarder; simplement lui demander.

Personne.

— Jakob?

Peut-être le vieil Allemand était-il sourd? Peut-être écoutait-il sa fichue radio? Soixante-douzième question, un voyage dans la Lune à gagner.

— Jakob?

Elle cogna à la porte du mobile home. Assez fort pour qu’elle s’ouvre. Elle n’était que poussée.