— Je ne m’en fous pas, Franck, je suis larguée. Tu comprends ça? Larguée! Alors au point où j’en suis, je peux tout te balancer: oui, je pense que ma mère est vivante. Et pourtant je sais que c’est impossible… Je n’ose plus te parler, Franck. Je sais qui a tué mes parents, qui a foutu en l’air la direction de la Fuego, qui a…
— Je m’en fous, Clotilde!
Franck avait haussé le ton.
— Je me fous de cet accident, je me fous de tes parents morts il y a vingt-sept ans, je me fous de ton frère que je n’ai jamais vu. Je me fous de tout ça! Tout ce qui compte, tout ce qui me rend dingue, c’est que tu as embrassé un autre type que moi, qu’il t’a tripotée et que vous aviez rendez-vous ce soir pour baiser. Je ne peux pas accepter ça, Clo. Je ne peux pas. Tu as tout gâché en voulant revenir ici, Clo. Tu gâches tout!
Pendant tout le temps que dura leur longue descente, ils ne prononcèrent pas un autre mot.
Franck se tenait face à son café, traits tirés. Valou face à un bol de lait chocolaté couvert d’une montagne de corn-flakes, deux œufs sur le plat, un jus d’orange, fraîche comme une rose.
Derrière eux, Clotilde s’activait. Franck but une gorgée avant de parler.
— Tu veux une bonne nouvelle, Valou? Le bateau, le 470 que j’ai loué pour la journée, on peut le garder plus longtemps, deux jours, trois jours, une semaine. J’ai négocié, c’est arrangé.
Valou creva les deux yeux jaunes dans son assiette.
— On va passer une semaine à trois sur un voilier?
— A deux, Valou. A deux. Maman ne vient pas. On fera des escales. Ajaccio, Porticcio, Propriano… Sans parler des criques accessibles uniquement par la mer.
Valou épongea l’œuf sur le plat avec le pain frais, sans demander d’autres précisions, se contentant de sortir son téléphone portable, à l’image d’un P-DG qui en urgence doit décommander ses rendez-vous des prochaines journées.
Derrière eux, Clotilde allait et venait, chargeait le sac de Valou d’habits chauds, de médicaments, de brosses à dents, de crème solaire, de ses gâteaux préférés, des gâteaux préférés de Franck, en quantité suffisante pour deux. Jouer le rôle de la parfaite épouse, prévenante et attentionnée, pouvait-il aider à tout réparer?
Crétine!
Pourquoi considérer aujourd’hui que c’est un rôle qu’elle tenait, alors qu’elle exécutait ces mêmes gestes quotidiens depuis des années?
Franck se leva.
— Laissez, fit Clotilde. Je vais débarrasser.
8 h 57. Le minibus du camping les attendait. Clotilde et Franck marchaient vers le parking des Euproctes, encombrés de lourds sacs. Valentine suivait, les yeux rivés sur son portable, comme si elle avait téléchargé une application GPS qui lui permettait de ne pas se perdre dans le camping.
Franck fuyait.
Il détalait, il prenait le maquis, il prenait le large sur une chaloupe alors que le bateau coulait. Raisonner ainsi, pensait Clotilde, était-ce une façon de nier que c’est elle qui l’avait trompé? Que c’est elle qui avait tout provoqué? Elle n’arrivait pourtant pas à se sentir coupable. Tout ce qui arrivait semblait avoir été programmé, depuis des années; elle n’était qu’un jouet. Elle ne pouvait pas s’empêcher de penser que Franck l’avait espionnée, lui avait caché une part de vérité, qu’il était le mieux placé, au fond, pour avoir tout manigancé, du vol des papiers dans leur coffre à la mise en scène du petit déjeuner. Qu’il voulait la rendre folle. Qu’il l’avait empêchée de revoir sa mère, hier. Qu’il lui volait sa fille, aujourd’hui. Qu’il lui reprochait d’avoir fui quelques heures pour retrouver Natale, mais c’est lui qui maintenant disparaissait, pour plusieurs jours, pour une destination dont elle ne savait rien.
C’est Franck qui avait imposé cette coupure, le temps de faire le point. Pour protéger Valou, avait-il avancé. Clotilde n’avait pas refusé. Après tout, c’est ce qu’elle voulait. Du temps pour enquêter.
Marco le chauffeur se tenait devant le minibus du camping.
— Faut y aller…
Clotilde embrassa Valentine, puis se tint comme une idiote devant son mari.
— Vous m’appelez? Promis, vous m’appelez?
— Si on a du réseau dans le triangle des Bermudes, répondit Valou sans lâcher son portable.
Le minibus disparut au bout de la route. Franck s’était arrangé avec Cervone Spinello pour le transfert jusqu’au port de Calvi, où ils récupéraient le 470, afin de laisser la Passat à Clotilde. Les seuls mots qu’il avait adressés à sa femme, ce matin, concernaient le véhicule, les papiers dans le vide-poche, le niveau d’huile, la pression des pneus, la clé pour le réservoir; elle avait écouté d’une oreille distraite, semblant connaître déjà avec précision le fonctionnement d’un moteur, Franck lui aussi jouait un rôle, celui du mari blessé dans son orgueil mais qui met un point d’honneur à demeurer attentionné.
Son alter ego au masculin.
Aussi stupide qu’elle. En plus cynique peut-être. Parmi ses recommandations, si jamais elle devait utiliser la voiture pour aller se promener, il n’avait pas pu s’empêcher de lui montrer comment les sièges s’inclinaient.
D’autres monoplaces, d’autres camping-cars, d’autres voitures, d’autres familles passaient sur la route de Calvi. Clotilde ressentit une intense boule au ventre. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’ils la quittaient. Franck accompagnait Valou au basket, chaque samedi. Quelques heures, pas quelques jours. Quelques heures dont Clotilde profitait pour s’évader; allongée avec un roman. Pas avec un amant.
Clotilde avait perdu de vue le minibus depuis de longues secondes, mais n’avait pas bougé. Elle ne pouvait s’empêcher de repenser à son père, qui était parti lui aussi sur un voilier, quelques jours avant l’accident de la Petra Coda. C’est du moins ce qu’on lui avait raconté. Il n’était revenu que le jour de la Sainte-Rose, le 23 août.
Après-demain…
Une main frôla son bras, elle se retourna. Cervone Spinello se tenait derrière elle. Il avait passé les consignes à son employé, accepté gracieusement de transférer Franck et Valou.
— Te plains pas, Clotilde, ton mari part avec ta fille. La plupart des mecs se seraient tirés en te laissant la gosse sur les bras.
— Laisse tomber, Cervone.
Le patron du camping ne se vexa pas. Ne retira pas ses doigts de son bras pour autant. Clotilde se mordit les lèvres. Hors de question de chialer devant ce salaud! Hors de question que ce soit lui qui lui tende un mouchoir. En cherchant une issue de secours pour échapper à son discours, elle se fit la réflexion qu’elle n’avait pas croisé Orsu dans le camping depuis le début de la matinée. Où était-il passé depuis la marche nocturne jusqu’à la cabane de berger? Bien entendu, elle aurait pu demander à Cervone, mais elle n’avait aucune envie de mettre le patron du camping dans la confidence. Elle dévia vers une autre question.
— Toujours pas de nouvelles de Jakob Schreiber?
— Aucune, répondit Cervone. Si, ce soir, je n’ai aucun signe de vie du vieil Allemand, je préviens la gendarmerie.
Clotilde s’interrogea: pourquoi ne l’avait-il pas fait plus tôt? Cervone avait l’air plutôt pote avec le capitaine Cadenat. Elle allait lui faire la réflexion quand Spinello lui grilla la politesse.
— J’ai un message pour toi, Clotilde. De la part de ta Mamy Lisabetta. Elle a téléphoné à l’accueil. Elle avait l’air complètement paniquée. Ton Papé Cassanu veut te voir, le plus vite possible.
— A Arcanu?
— Non…
Il laissa quelques secondes de suspense avant de continuer.
— Là-haut.
Il fixa les nuages qui s’accrochaient à la montagne, en direction du Capu di a Veta. Clotilde suivit elle aussi des yeux la ligne de crête, jusqu’à s’arrêter sur une minuscule croix noire qui se détachait dans le ciel.