Comment sa mère pourrait-elle être vivante?
En faisant défiler dans sa tête le film du 23 août 1989, il n’existait que trois possibilités.
Sa mère n’était pas dans la Fuego…
Sauf que sa mère était assise sur le fauteuil passager, avec Nicolas assis à l’arrière, et papa derrière le volant. Elle l’avait vue, avant de monter dans la voiture, après avoir démarré, pendant le trajet. Ils s’étaient souri, parlé. Il n’y avait aucun doute possible, ils étaient partis tous les quatre d’Arcanu.
Sa mère était descendue de la Fuego avant l’accident…
Sauf que la Fuego ne s’était pas arrêtée, avait à peine ralenti dans la descente de la bergerie, Clotilde était certaine de ne pas s’être endormie pendant le trajet avant la Petra Coda, d’ailleurs il n’y avait que quelques kilomètres de distance, et sa mère était toujours dans la voiture quand la Fuego avait quitté la route avant de s’écraser. Papa lui avait pris la main…
Sa mère avait survécu à l’accident…
C’était la seule hypothèse crédible, même si la Fuego avait effectué trois tonneaux tuant à chaque fois, même si elle avait vu les trois corps déchiquetés, exposés, puis enveloppés dans des sacs plastique, avant d’être emportés… Elle était en état de choc. Peut-être sa mère était-elle encore vivante? Peut-être l’urgentiste avait-il accompli un miracle? Mais alors, pourquoi annoncer son décès? Quelle raison pouvait justifier qu’un service de réanimation sauve un patient sans que personne n’en sache rien? Pas même sa fille. Pour quelle raison faire d’elle une orpheline? Pour protéger sa mère? Parce que c’est elle qu’on avait voulu tuer? Elle délirait! Elle ne savait plus à qui se fier. Cervone disait-il la vérité à propos de son frère Nicolas et de l’accident de ses parents? Franck, son mari, jouait-il un invraisemblable double jeu? Natale avait-il vraiment croisé le fantôme de sa mère? Que savait son grand-père Cassanu? Qui tirait les ficelles, depuis le début?
Pratiquement toutes les minutes, telle une ado traînée contre son gré en randonnée par ses parents, elle s’était accrochée à son téléphone portable. Elle avait passé une bonne partie de la montée au téléphone, cherchant à joindre trois interlocuteurs.
Pour avoir des nouvelles de Franck et Valou, d’abord. En vain. Elle n’avait obtenu aucune réponse. Seulement un répondeur muet qui se laissait insulter sans broncher.
Elle était parvenue à contacter Natale ensuite, au début de sa montée, elle avait insisté pour qu’il la rejoigne, l’accompagne en haut du Capu di a Veta, mais le pêcheur de rêves avait décliné l’escapade. Impossible, Clo, impossible avant ce soir, je travaille au magasin toute la journée, mais Aurélia est de garde à la clinique cette nuit, alors, oui, Clotilde, ce soir si tu peux, si tu veux.
OK, à ce soir, mon chevalier…
Clotilde avait eu surtout l’impression que même après toutes ces années, il ne voulait pas croiser Cassanu. Pas trop montagnard, son pirate, et peut-être même un peu froussard.
Il n’y avait pourtant pas de quoi. Papé Cassanu semblait bien inoffensif. Adossé à l’immense poutre, il donnait l’impression de ne jamais pouvoir se remettre sur ses pieds après cette dernière et folle ascension. Ils soufflaient tous les deux, comme incapables de prononcer le moindre mot.
Vers le milieu de l’ascension, Clotilde avait passé son dernier coup de fil, le plus inattendu des trois, et cette fois, son interlocuteur lui avait répondu au bout de deux sonneries, dans un français presque impeccable, avec un accent allemand à peine plus prononcé que celui de son père.
— Clotilde Idrissi? Mein Gott, c’est si étrange de vous parler après tout ce temps.
Clotilde fut étonnée, Hermann Schreiber n’avait pas l’air surpris de son appel.
— Mon père m’a téléphoné hier, précisa l’Allemand. Après votre visite. On a un peu reparlé de ce fameux été 89.
Il la vouvoyait. Sa voix possédait un ton autoritaire assez désagréable. Clotilde se demanda si Hermann se souvenait de son surnom, le cyclope. Elle repoussa une envie folle de le tutoyer et de lui balancer ce sobriquet.
— Vous vous souvenez de cet été? se contenta-t-elle de demander.
— Oui, de tous les noms, de tous les prénoms, même des visages. Ce fut un été un peu traumatisant tout de même, non? Pour nous tous.
Surtout pour moi, Konnard!
Elle décida d’interpeller Hermann sans détour en expliquant la raison de son coup de téléphone et en résumant en quelques mots les révélations de Cervone Spinello: son frère Nicolas, se plantant avec la voiture quelques heures avant l’accident, endommageant sans le savoir les rotules et les biellettes de direction. Hermann eut l’air étonné, comme s’il n’y croyait pas. Puis, après un temps de réflexion, sa voix se fit presque solennelle.
— C’est nous qui aurions dû mourir alors. Tous les cinq. Nicolas, Maria-Chjara, Aurélia, Cervone et moi. On devait tous monter dans la voiture de vos parents à minuit, pour aller jusqu’à cette boîte de nuit, avec votre frère au volant. (Il sembla méditer un long moment avant de continuer.) Oui, ce que vous me racontez change beaucoup de choses. C’est même étrange, après tout ce temps. C’est un peu comme rater un avion qui va se crasher. (Il prit encore le temps de la réflexion.) Oui, c’est nous, tous les cinq, qui aurions dû finir dans le ravin. Si je suis vivant, cela ne tient qu’à une question, Clotilde, une question dont vous seule avez la réponse: pourquoi votre père a-t-il changé d’avis ce soir-là? Pourquoi a-t-il décidé de prendre la voiture avec sa famille et d’aller à ce concert de polyphonies?
— Je… je ne sais pas.
— Rien n’arrive par hasard. Si vous puisez dans vos souvenirs, vous trouverez obligatoirement une explication.
Le ton d’Hermann était redevenu cassant. C’était celui d’un type habitué à être obéi. Clotilde devinait que depuis vingt-sept ans il n’avait dû avoir pour seule préoccupation que de faire subir aux autres les humiliations qu’il avait subies pendant son adolescence. Il avait pourtant raison, seule importait cette question-clé, pourquoi son père avait-il modifié le programme du soir du 23 août? Elle n’avait aucune explication. Le puits de sa mémoire était désespérément sec. Peut-être la solution se trouvait-elle inscrite dans son journal intime de l’été 89, ce cahier qu’elle avait noirci jusqu’aux dernières secondes passées sur le banc d’Arcanu? Peut-être avait-elle protégé ses souvenirs en les cachant dans ce carnet? Peut-être, à l’inverse, ne contenait-il rien, ou de pures inventions, celles d’une ado menteuse, jalouse et frustrée. Celle qu’elle était.
— Ce ne sont pas les pistes qui doivent vous manquer, continuait Hermann Schreiber. C’est compliqué la Corse, la terre et la famille, la vie et la mort, l’argent et le pouvoir. Mais avant tout, Clotilde, êtes-vous certaine que l’on puisse faire confiance à ce Cervone Spinello? Avez-vous retrouvé d’autres témoins? Parmi les cinq? Ils doivent tous être encore vivants?
A l’exception de Nicolas, pensa Clotilde. Le cyclope était resté l’empereur du tact… Elle répliqua du tac au tac.
— J’ai revu Maria-Chjara.
Hermann explosa d’un rire franc.