Выбрать главу

— Je ne te crois pas! Tu te fous de l’argent. Alors trouve autre chose. Trouve autre chose pour m’expliquer pourquoi la paillote de Cervone n’a pas brûlé. Pourquoi les fondations de son hôtel n’ont pas explosé.

Visiblement, il ne trouvait rien.

Il semblait avoir un peu de mal à respirer.

Clotilde vérifia que son téléphone passait au sommet, qu’elle n’avait pas d’autres messages et surtout qu’elle pourrait composer le 15 en urgence. De Calvi, un hélicoptère devait mettre moins de cinq minutes à parvenir jusqu’ici. Sauver les randonneurs perdus en montagne, c’était le quotidien des secouristes corses. Rassurée, elle continua à provoquer son grand-père, comme s’il ne s’était pas déroulé vingt-sept ans, mais vingt-sept secondes depuis qu’elle avait eu cette même conversation. Ici même. Avec lui.

— Cassanu, pourquoi as-tu préféré les projets de cette ordure de Cervone au sanctuaire écologique de Natale Angeli? Tu m’avais presque promis. Tu m’avais presque dit oui. Pourquoi as-tu changé d’avis? Parce que Natale était amoureux de ma mère? Parce qu’en approchant de la femme de ton fils, il touchait à l’honneur de la famille?

— L’honneur, Clotilde, c’est ce qui reste quand on a tout perdu.

Clotilde observa l’immense terrain devant eux, les quatre-vingts hectares de terrain appartenant aux Idrissi.

— Tout perdu? Y a de la marge, non? Mais tu ne m’as pas répondu, Cassanu. Chez les Idrissi, une femme ne trompe pas son mari, c’est bien ça? Interdit! Un homme, par contre…

Elle s’attendait à ce que Cassanu réagisse.

Rien, il attendait.

OK, Papé, si tu veux vraiment que je mette un grand coup de pied dans les secrets de famille…

— Je ne suis plus une petite fille, Cassanu. Je sais que mon père trompait ma mère. Tout le monde était au courant, tous les habitants du coin plaisantaient avec ça. Alors pourquoi en vouloir à Natale et Palma?

Enfin, le vieillard réagit.

— Le problème est ailleurs, Clotilde. Il est bien antérieur à tout ça, bien antérieur à ta naissance. Le problème est que ton père n’aurait jamais dû épouser ta mère.

On y était. Vingt-sept ans après, on y était.

— Parce qu’elle n’était pas corse?

— Non, parce que ton père était déjà promis à une autre fille. Avant qu’il rencontre ta mère, qu’il tombe amoureux d’elle, qu’il abandonne tout pour elle.

— Une fille corse, bien entendu?

— Elle s’appelait Salomé. Elle était de notre clan, quasiment de notre famille. Elle lui était fidèle, elle lui serait restée fidèle. Paul serait resté fidèle à son île. Ta mère n’était pas la femme qu’il lui fallait. Le voilà, Clotilde, le gâchis! Ta mère n’était pas la femme que tu croyais.

Les mots flottaient dans le silence, le vent semblait les avoir portés pour qu’ils s’accrochent au sommet, les mots de Speranza dans le cimetière de Marcone.

Crois-moi, des femmes sont capables de ça. Ta mère a ensorcelé votre père. Elle l’a emporté, dans ses filets, loin, loin de tous ceux qui l’aimaient.

Ils se mêlaient aux rires des hommes au bar des Euproctes, quand elle avait quinze ans et qu’elle avait appris l’infidélité de son père…

Paul aurait dû vivre ici, si ta mère ne l’avait pas tué. Vivre ici, tu m’entends? Vivre ici. Pas revenir pour y mourir.

Cassanu toussa, bruyamment, comme autant de coups de canon qui dissipèrent les voix du passé.

— C’est aussi simple que ça, ma petite fille, ton père n’aurait pas dû épouser ta mère. Il l’a regretté. On savait tous qu’il le regretterait. Mais il était trop tard alors.

— Trop tard pour quoi?

Il fixa Clotilde d’un air désolé.

— Vous étiez nés. Toi et Nicolas.

— Et alors?

Il ferma les yeux une longue seconde, comme s’il hésitait à en dire davantage, puis se décida.

— Et alors? Palma était entrée dans le cercle, comme un ver dans le fruit. Plus personne alors ne pouvait éviter le drame.

Le drame?

Papé parlait-il de l’accident?

D’abord on accusait son frère, puis c’était le tour de sa mère?

— Ne cherche pas à en savoir davantage, ajouta Cassanu. Je suis désolé, Clotilde, malgré le sang, malgré la terre dont tu hériteras, tu ne seras jamais de notre clan. Il faut vivre ici pour ça. Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre, des choses que tu ne peux pas apprendre.

Clotilde allait protester, mais Cassanu lui fit signe de le laisser parler.

— Vois-tu, ma petite fille, là maintenant, tu me regardes avec cet air de pitié, comme si j’allais mourir au pied de cette croix. Personne ici, personne dans le clan ne me regarde avec pitié. Personne ne m’a jamais appelé Papé.

Elle prenait conscience qu’elle ne tirerait rien de plus de son grand-père; aucun aveu, aucune confession; peu importait, elle s’y attendait, ce n’est pas ce qu’elle était venue chercher.

— Moi non plus, si tu as remarqué, je ne t’appelle plus Papé. La petite fille qui t’appelait Papé est morte, Cassanu, le 23 août 1989, dans les rochers de la Petra Coda. Sa famille est morte. Son enfance est morte. Tout est mort ce jour-là. On a au moins un point commun, Cassanu, on a tous les deux perdu nos illusions ce soir-là. Alors si je suis montée te voir, ce n’est pas pour que tu brises l’omerta, et encore moins par pitié. (Elle appuya sur ce dernier mot.) J’ai besoin de toi. J’ai besoin que tu me rendes un service.

L’œil sombre du vieillard s’était à nouveau allumé.

— Lequel?

— Un service que seul pourrait me rendre quelqu’un qui ne craint pas la police. Quelqu’un qui n’aurait pas peur de faire sa propre loi.

— Qu’est-ce qui te fait croire ça?

— Je ne suis peut-être pas de votre clan, mais il me semble tout de même évident que vous n’aimez pas trop la justice officielle, que vous ne faites pas trop confiance au préfet, aux notaires, aux gendarmes…

Ça lui arracha un sourire.

— J’ai essayé, comme j’ai pu, au cours de ma vie, de réparer les injustices.

Elle posa un doigt sur sa bouche.

— Chut… Tu te souviens des mots que tu avais prononcés ici il y a vingt-sept ans? Une phrase de rien du tout, moins de vingt mots: «Tu ne lâches jamais, ma petite fille? Tu ferais une bonne avocate.» Je le suis devenue au bout du compte, grâce à ton conseil peut-être. Alors tu te confesseras le jour où tu auras besoin de mes compétences professionnelles, mais en attendant, je ne veux rien savoir sur les marchands de béton qui ont coulé à pic, sur les villas qui partent en fumée, sur ce cadavre non identifié qu’on a retrouvé dans la baie de Crovani d’après la radio ce matin, sur les camions qui ont sauté sur la route d’Algajola avec leurs cargaisons… Même si je trouve dommage que Cervone Spinello n’ait pas été sur la liste.

Ça lui arracha un nouveau sourire. Il reprenait des forces, peut-être même que Papé pourrait éviter le retour en hélico. Elle précisa, confiante:

— Ça n’a rien à voir avec tout ça. J’ai besoin de toi pour une intervention. Une intervention pas tout à fait légale. Potentiellement dangereuse. J’ai besoin que tu fasses appel à une poignée d’hommes déterminés. Armés.

Il l’observa avec attention. Etonné. Peut-être même révisait-il son jugement. Que dans les veines de sa petite-fille coulait un peu de son sang. Qu’elle pourrait même glisser un doigt de pied au sein de son clan.

— Armés? Je suis un vieillard, je n’ai plus aucune influence. Qui veux-tu que…

— Taratata… (Clotilde lui tendit son téléphone.) Je suis certaine que tu n’as qu’un ou deux coups de téléphone à passer. Que ça se bouscule au portillon, les Corsillons, pour ce genre de mission.