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Minuit, au lit!

A contrecœur, je remonte vers le camping en laissant les petits hommes et petites femmes trois ans plus grands que moi à leurs utopies. La dernière image, lorsque je parviens au-dessus de la plage, c’est celle du cercle brisé en confettis, éparpillés, deux par deux le plus souvent. La main d’Aurélia dans celle d’Hermann. La tête de Maria-Chjara posée sur l’épaule de Nicolas. Cervone entouré de Tess et Candy.

J’arrive au bungalow, je traîne des pieds dans le gravier, je fais du bruit exprès, la porte du frigo quand je me verse de l’eau, mon ceinturon à tête de mort contre la porte du placard, mes bagues qui tournent en toupie sur la table de nuit, je réponds «Bien» quand Palma me demande comment ça a été, et je ferme du pied la porte de ma chambre de poupée, je garde mon tee-shirt, j’ouvre la fenêtre parce qu’il fait une chaleur de malade là-dessous, je me couche, je ne trouve pas le sommeil, je fais des efforts, je vous jure, j’essaye, ça dure des heures peut-être, mais le sommeil est enfermé dans la pièce nuptiale d’à côté, alors je me relève et cette fois-ci je vous jure que je ne fais pas autant de bruit en me levant que j’en ai fait exprès en me couchant…

Quarante kilos, aussi mince qu’une Barbie sans les seins et le cul qui dépassent, c’est pratique pour se glisser par la fenêtre d’une chambre de poupée.

Il est 4 heures du matin. Je sais, je sais, j’avais promis à Nicolas de ne pas faire ma petite souris, de ne pas espionner, au moins jusqu’à la Sainte-Rose demain, j’avais dit oui, sincèrement oui, j’avais mieux à faire, convaincre Papé pour les dauphins, et tout et tout…

Sauf que ça, c’est fait! Il m’a dit oui ce matin, mon Papé, Natale va être épaté.

Du coup, vous me comprenez, je ne vais pas rester là à m’ennuyer?

La plage est vide, les ados sont presque tous partis, le feu est presque éteint. Il ne reste que Nicolas, assis près des braises, à gratouiller tout seul dans le noir. On dirait un bruit de cigale timide qui s’entraîne avant que le soleil ne se lève.

Où sont les autres? Couchés?

Où est l’autre?

Une voix me répond, elle sort de l’eau, façon nymphe, ou sirène, ou naïade, je n’ai jamais trop su faire la différence entre toutes ces créatures aquatiques au corps de femme qui finissent dans les filets des marins.

— Tu viens?

Maria-Chjara sort de l’eau et avec ce qu’il reste de braise sur la plage et de lune dans le ciel, je peux apercevoir son ombre d’abord, sa silhouette ensuite, les ombres sur sa silhouette enfin. Elle a encore de l’eau jusqu’au nombril.

— Tu viens, Nico?

— T’es folle, elle doit être glacée.

Moi j’observe, cachée dans le noir, subjuguée. J’apprends. J’apprends ces choses que les mamans n’enseignent pas.

— Viens l’attraper!

Sans même que j’aie eu le temps d’apercevoir ses bras bouger, le haut du maillot de bain de Maria-Chjara pend au bout de sa main.

— Allez, viens l’attraper.

Elle danse, et chacun de ses mouvements semble calculé pour que l’ombre vienne épouser ses courbes, la caresser, masquant une gorge pour soudain la dévoiler, dissimulant deux tétons pour d’un coup les éclairer, telles deux mains gantées de noir se posant sur chacun de ses seins, les pressant, les soulevant, les écrasant. Jouant avec eux à en faire bander la nuit.

Nicolas se lève.

Alors cela fonctionne ainsi? La séduction. Un tourbillon, un vertige, un pompon qu’on agite? C’est la même chose depuis le premier manège?

— Trop tard, minaude la voix de l’Italienne.

Le haut du bikini valse. Ce n’est pas un maillot, d’ailleurs, c’est un soutien-gorge de dentelle qui s’échoue dans le sable mouillé, façon méduse.

Dépêche-toi, mon petit Nicolas… Mon grand idiot de frère prend tout son temps pour retirer sa chemise, pour la plier à ses pieds. A moins que ça aussi, la lenteur étudiée, ça fasse partie du ballet.

Jamais je ne pourrai… Le mec, j’irai direct le dévorer!

— Seconda possibilità?

Et toujours par la même magie, un autre minuscule morceau de dentelle transparente se balance au bout des doigts de Maria-Chjara. L’eau lui arrive toujours à mi-ventre. Elle reste là, exhibant son trophée, puis avance de quelques pas, jusqu’à ce que ses cuisses ouvertes et fermement campées dans le sable forment un pont juste au-dessus de l’eau, que les vagues et l’écume viennent doucement lécher.

Nicolas a abandonné toute patience. Le caleçon dégringole avec le pantalon. Dès que je vois un coin des fesses de mon frère, excusez-moi de vous planter là, mon lecteur de la nuit, mais je ferme les yeux.

Lorsque je les ouvre, ils sont devenus invisibles, je les entends juste rire dans l’eau, jouer, avancer et roucouler. Dès que les rires cesseront, je me promets de me boucher les oreilles, de me coudre les paupières ou, plus simple, de m’en aller.

D’ailleurs c’est ce que je dois faire, je le sais…

Trop tard! C’est Maria-Chjara qui sort la première. Nue. Belle comme il est pas possible, comme je ne le serai jamais, comme presque aucune fille ne le sera jamais. Belle à se faire maudire par toutes les autres filles de la galaxie.

Elle continue de rire, un peu hystérique, ça sonne aussi faux que les notes de guitare de Nico, ça la rend un peu moins sexy, je trouve, mais cela dit, elle a encore de la marge sur le peloton.

Elle ramasse son haut, son bas, sa liquette de lin blanc étalée deux mètres plus loin.

Dépêche-toi, mon Nico, elle va te filer entre les doigts!

Petit à petit, je commence à comprendre le jeu… Merci, Chjara.

Elle est habillée et Nicolas sort de l’eau, la nudité un peu honteuse. Le temps qu’il mette un pied, une cuisse dans son jean, façon héron unijambiste, Maria-Chjara l’embrasse, longuement… Puis file.

Pour que Nicolas la rattrape, faudrait qu’il soit champion du monde de cloche-pied.

— A domani, amore mio, glousse la belle Italienne. Domani, t’offrirò la mia chiave.

Et la saleté, tout en courant, sème une des semelles.

Quelques secondes plus tard, alors que la nuit l’a définitivement avalée, Nicolas la ramasse. Mon frangin se retrouve comme un crétin avec sa tong à la main, tel un prince charmant du camping au royaume des Cendrillon en bikini.

Je m’éloigne en douce.

— A demain…

On sera le 23 août.

En fait non, il est 5 heures du matin. Ce jour où tout se joue, on y est déjà.

* * *

Forever Young, murmura-t-il.

Let us die young or let us live forever.

Laissez-nous mourir jeunes ou laissez-nous vivre éternellement.

On ne leur avait même pas laissé ce choix.

46

Le 22 août 2016

20 heures

Dissimulé par la haie un peu à l’écart de la plage de l’Oscelluccia, on aurait pu croire que le vigile posté devant la caravane avait été rejoint par trois copains, aussi carrés et musclés que lui, mais aux looks décalés. Le garde du corps affecté à la surveillance de la chanteuse italienne était vêtu d’un impeccable costume anthracite, alors que les trois hommes qui l’entouraient étaient habillés de treillis de chasse pour les deux premiers et d’un jogging sombre pour le troisième. Si quelqu’un s’était approché, mais la plage était presque déserte et la caravane isolée de la plage, il aurait vite compris sa méprise.

Quatre visages sombres, certes… Un Black et trois types cagoulés.

Maria-Chjara les observa un instant à travers le Velux de son vestiaire, puis se tourna vers son invitée, debout devant un fauteuil de cuir rose framboise.