— Vous n’aviez pas besoin de faire descendre vos gorilles du maquis, fit l’Italienne. Je vous aurais ouvert la porte sans eux.
Clotilde s’avança et évalua elle aussi à travers la fenêtre les quatre hommes qui partageaient un thermos de café et semblaient avoir déjà presque sympathisé. Leurs fusils étaient pudiquement adossés à deux conteneurs à poubelles.
Papé avait été efficace! Lors de la lente descente du Capu di a Veta, il avait utilisé le téléphone portable de Clotilde pour appeler quelques amis capables de neutraliser avec discrétion le bodyguard de Maria-Chjara. La suite l’inquiétait davantage. Cassanu avait rejoint la bergerie d’Arcanu épuisé après deux heures de marche. Il s’était effondré sur la chaise posée au milieu de la cour à l’ombre du chêne vert. Mamy Lisabetta avait profité de sa respiration rauque lui interdisant de protester pour faire venir le docteur Pinheiro, qu’il refusait habituellement de rencontrer pour autre chose qu’un vaccin antigrippal; Pinheiro avait immédiatement appelé une ambulance et ordonné au patriarche d’Arcanu une observation prolongée doublée d’une cure de repos à l’Antenne médicale de la Balagne. Elle plaignait d’avance la malheureuse infirmière qui la première aurait la mission d’annoncer à Cassanu, reposé, qu’il devait néanmoins rester au lit quelques jours supplémentaires. A presque quatre-vingt-dix ans, le vieux Corse continuait de marcher chaque jour plusieurs kilomètres, ou de nager quelques centaines de mètres.
Clotilde détourna les yeux de la fenêtre.
— Je suis venue vous voir, Maria, l’autre jour après le concert, sans mon escorte, et vous ne m’avez pas ouvert la porte.
— Mais ce jour-là, vous n’étiez pas accompagnée de Brad Pitt.
Le regard de l’Italienne se planta dans celui de Natale, assis sur le second fauteuil, vert pomme celui-ci.
Mal rasé, ses cheveux blonds en bataille, Natale avait enfilé à la hâte pour venir la rejoindre un jean troué et un polo blanc au col échancré. Beau, calme, il émanait de lui une force féline contrastant avec la vulgarité des ours bruns aux ordres de Cassanu plantés devant la porte. Clotilde essaya d’éteindre les braises de jalousie qui lui brûlaient le ventre, mais Maria-Chjara se chargea de les attiser. Elle s’installa sur le petit tabouret posé devant sa loge: un grand miroir, un simple lavabo et des dizaines de flacons de verre colorés, pailletés, ambrés, de pinceaux, de sticks de toutes les nuances de rouge, de pourpre et d’ocre.
— Quel plaisir, poursuivit la chanteuse, de vieux amis qui passent prendre le thé à l’improviste. Mais vous m’excuserez, je dois me préparer. Mon concert commence dans deux heures… Mon public m’attend!
Elle cligna un œil amusé à son miroir, visiblement pas dupe de la motivation des ados prépubères qui venaient la voir plonger dans la piscine en maillot blanc transparent. Clotilde jeta un dernier regard à l’extérieur, vers les hommes cagoulés, puis repoussa le rideau de la caravane.
— Je suis désolée, fit-elle. J’ai dû employer la force pour vous rencontrer, mais…
La chanteuse avait fait glisser le peignoir léopard de ses épaules. Il pendait sur la chaise comme un trophée de chasse abandonné alors que Maria-Chjara, uniquement vêtue d’une culotte et d’un soutien-gorge rouges, leur offrait une vue imprenable sur son dos, de la rose tatouée sur la courbe de sa nuque jusqu’à la raie de ses fesses. Le miroir du boudoir, plus indécent encore, se chargeait de l’exposer côté face.
Natale restait du même faux marbre que celui des meubles autour d’eux. Une table, une commode, un guéridon, une statue de Vénus et Cupidon. Kitsch à souhait. L’intérieur de l’appartement d’une prostituée de luxe pour vieux friqués devait sans doute ressembler à ça, pensa Clotilde avec un peu de méchanceté. Une ambiance tamisée, du similicuir, du bois contreplaqué et des tentures pour masquer la misère.
— Vous savez, plaisanta Maria-Chjara, après vingt ans passés à jouer les starlettes sur Canale 5, j’ai vu défiler toutes sortes de carabiniers.
Pinceaux, cotons, fond de teint passaient entre ses doigts experts. Deux heures pour se dérider.
— Puisque c’était si urgent, continua la chanteuse, allez-y, ne perdez pas de temps.
Clotilde se lança. Elle raconta tout, et pas une fois Maria-Chjara ne l’interrompit. Elle combina les détails évoqués par Cervone Spinello avec ses propres souvenirs, la journée du 23 août 1989, la virée à la Camargue programmée par Nicolas, la Fuego qu’il avait empruntée, qu’il avait essayé de conduire avec Maria-Chjara assise sur le siège passager, l’accident, apparemment bénin. La voiture n’avait rien, sauf la direction, la rotule, l’écrou, la biellette…
Lorsque Clotilde eut achevé son récit, d’un geste élégant la chanteuse italienne fit pivoter son tabouret à roulettes. Pendant son monologue, Clotilde n’avait pas regardé Maria-Chjara se maquiller. Le résultat était stupéfiant. Elle s’était peint le visage d’une diva de trente ans. Des lèvres charnues rouge velours, de grands yeux noirs, des pommettes hautes et lumineuses, un front lisse et bombé. Une jouvence à en plonger dans la fontaine de Trevi sous les caméras de Fellini, pas dans une pataugeoire en plastique immortalisée par les objectifs des iPhones en mode vidéo.
Elle fit rouler le tabouret sur la moquette jasmin; elle prit la main de Clotilde avant de répondre.
— Bien entendu, ma chérie, je me souviens de votre frère. Nicolas était touchant, différent, beau. Plus que cela même. Il possédait une forme de gentillesse désarmante. A vouloir séduire sans vraiment y parvenir, à jouer si mal de la guitare, à se déshabiller en frimant alors qu’on le sentait pudique comme un petit enfant. Il était si émouvant, la veille de l’accident. Ici même, sur la plage de l’Oscelluccia, près du feu de camp.
Clotilde la coupa sèchement.
— Et pourquoi Nicolas, ce garçon si charmant, si touchant, n’a-t-il rien dit? Pourquoi n’a-t-il pas osé parler à mon père? Pourquoi a-t-il préféré monter dans cette voiture quelques heures plus tard plutôt que d’avouer votre accident?
— Nicolas aurait été incapable de faire ça.
La main de Clotilde sursauta. Celle de Maria-Chjara la retint fermement.
— Nicolas aurait été incapable de faire ça, répéta la starlette. Et vous le savez bien…
Des larmes commençaient à couler au coin des yeux de Clotilde. Sa main gauche chercha celle de Natale sur le fauteuil voisin. La droite restait au chaud entre les doigts de l’Italienne, emprisonnée dans une serre d’aigle aux griffes peintes rouge carmin.
— Cervone Spinello a raison sur un point, je voulais être certaine que Nicolas savait conduire avant d’accepter sa fugue en Fuego. Votre frère a vraiment volé les clés de la voiture de votre père, il m’a vraiment proposé cet essai, quelques minutes, jusqu’à Galéria. Mais la suite est un peu différente de la version de votre directeur de camping. Nicolas conduisait avec prudence, sérénité, assurance. (Les griffes serraient les phalanges de Clotilde, doucement, Maria-Chjara possédait les ongles rétractables d’une chatte.) Et pourtant, je peux vous assurer que j’ai poussé le test au maximum, bisous dans le cou, caresse sous son short. Ou le mien. Mais il nous a ramenés à bon port sur le parking au camping des Euproctes. Sans la moindre sortie de route.
Clotilde se rappelait les mots prononcés par Cervone, Nicolas penché sous le moteur de la voiture, «Il n’y a rien, il n’y a rien», approchant ses mains noires des dentelles blanches de Maria qui se recule, l’insulte, s’enfuit.
Qui mentait?
Sa voix trembla.
— Cervone vous a vus discuter sur le parking.
— C’est exact… Je ne me souviens plus des mots précis mais, une fois descendue de la voiture, j’ai confirmé à Nicolas que le test était concluant, que j’acceptais de monter dans son carrosse avec lui une fois la nuit tombée. Mais à une seule condition…