Franck.
Tout va bien.
On revient dans quelques jours, comme prévu.
Je tiens à toi.
Les mots partagés avec Natale cognaient encore. En miroir à sa propre vie.
— Je sais que tu ne l’aimes pas.
— Et alors?
47
Mercredi 23 août 1989, dix-septième jour de vacances,
ciel d’aigue-marine
C’est le grand jour!
Depuis le temps que je vous en parle de ce 23 août, mon lecteur d’hier et de demain, nous y voilà.
La Sainte-Rose, le réveil des tendresses, le soir des promesses, la nuit des caresses.
Le jour J comme Jouir pour mon ballot de grand frère Nicolas, ça, je n’ai pas besoin de vous le rappeler. Le mercredi M comme Mensonges pour papa et maman, qui les échangeront pour leur anniversaire, jureront qu’ils s’aiment encore, que l’amour existe, mais oui bien sûr, que c’est lui qui amène les cadeaux au pied de la cheminée, l’amour, entre les draps froids et froissés, quand les amants sont endormis. L’amour, c’est le père Noël pour les grandes personnes.
M’en fous! Moi, j’y crois!
Petite, quand les copains me juraient dans la cour de récré que le père Noël n’existait pas, je refusais de les écouter.
Un jour, peut-être qu’un amant en me quittant me jurera que l’amour n’existe pas, et je me boucherai les oreilles.
Je jure que je crois au père Noël, aux habitants des étoiles, aux licornes, aux sirènes et aux dauphins qui parlent aux hommes.
Natale y croit aussi.
Je file vers lui.
J’ai rendez-vous au port de Stareso pour lui annoncer que Papé Cassanu, le grand chêne d’Arcanu, l’ours de la Balagne, le faucon du Capu di a Veta, le gardien de la Revellata, je l’ai amadoué, charmé, chouchouté, et que pour le projet de sanctuaire des dauphins plage de l’Oscelluccia, il me dira oui. Alors Natale, c’est pas seulement un bisou qu’il me doit, mais un bisou chaque jour, avec croisière sur l’Aryon, baignade sans fin avec Idril et Orophin, et toute une série d’autres promesses pour quand je serai grande et que je ne croirai plus au père Noël mais encore à l’Amour.
Je suis en train de suivre le sentier qui longe la crête de la Revellata, puis redescend à pic vers le port de Stareso au nord-est, vers la Punta Rossa au nord-ouest, le phare de la Revellata droit devant moi. C’est la partie la plus haute et la plus étroite de la presqu’île, on y domine la mer de tous les côtés. Si je faisais pipi là, juste sous mes pieds, je serais incapable de deviner de quel côté de la mer ma petite pluie irait se jeter. A l’ouest, du haut de la falaise, en cascade, ou à l’est, vers la plage, en ruisseau?
Rien que d’y penser, j’ai ralenti. Comme à chaque fois, devant la vue sublime. A me demander de quelle palette géante toutes les nuances de rouge de la péninsule et de turquoise de l’eau ont pu sortir. Dieu serait un peintre barbu qui a créé le monde avec trois pinceaux et un chevalet? Chouette idée! Entre les rochers roses, je fixe les murs presque invisibles des maisons du port de Stareso, intégrées à la falaise, façon troglodyte mais en version cubique, devant le quai de poupée. L’Aryon n’est pas amarré.
Je m’arrête cette fois, je me concentre sur la mer vide à l’exception d’un ferry aussi jaune qu’un bout de soleil qui se serait décroché. J’hésite. Je me dis que l’idéal serait de rester ici, sur les hauteurs de la Revellata, plein cagnard, plein vent, et de guetter l’horizon. La barque de Natale va forcément rentrer au port. J’ai juste à enfoncer ma casquette Bon Jovi sur mes oreilles, poser mes lunettes noires devant mes yeux, et m’installer sur un caillou.
— T’attends ton amoureux?
La voix dans mon dos m’a fait sursauter.
— Qui ça?
— Ton amoureux! Le vieux.
La voix, c’est celle de Cervone Spinello, et je comprends que ce salaud m’a espionnée, qu’il sait déjà tout sur Natale. A moins que ce ne soit son père, Basile, qui ait trop parlé. M’étonnerait.
— Mon amoureux? N’importe quoi! On est juste en affaires avec Natale Angeli.
— J’espère pour toi. Parce qu’Angeli, il aime surtout les vieilles.
Ce connard ne mérite même pas que je me défende. Son regard est scotché vers l’anse de Recisa, la baie au sud de la Revellata colonisée par les véliplanchistes, à cause du vent, le meilleur spot de la Balagne d’après les gars en combi qui squattent parfois les sanitaires des Euproctes.
— Remarque, continue Cervone, je le comprends, Angeli. Les vieilles, c’est elles qui ont le fric. Tu vois la crique là-bas, celle d’où partent les planches à voile? Eh bien c’est là que dès que je pourrai, je m’installerai.
Il a raison, ce con. En mer, le ballet des véliplanchistes est juste dingue, une danse folle d’ailes de couleur. Par contre, je ne vois pas trop où il pourrait s’installer, ce crétin de Cervone, la baie de Recisa, c’est des rochers, des cailloux, de la terre plus que du sable, battue par les vents et hérissée de dunes qui ne tiennent pas en place.
Je continue de loucher sur ma presqu’île, d’une mer à l’autre, guettant toujours le retour de l’Aryon.
— Y a rien sur ta plage de Recisa.
— Justement, j’y ouvrirai une paillote. Avec des parasols pour lire à l’ombre et des jeux pour enfants.
J’ai dû le mater d’un air bizarre. La lecture, les gosses, c’est pas vraiment le truc de Cervone.
— Tu comptes te faire du fric comme ça?
— Qui te parle de fric? Mon idée, c’est juste un méga plan drague.
Et là il part dans ses idées. Je vous la fais un peu longue et je ne vous garantis pas que ce sont les mots exacts que Cervone a prononcés, mais c’est pour vous faire comprendre comment il est, une sorte de génie lui aussi dans son genre, un génie des idées tordues mais qui pourraient marcher, des idées qui pourraient rapporter, à lui, à lui seul.
L’inverse de Papé. L’inverse de Natale aussi.
— Tu vois, Clotilde, j’ai passé des heures, depuis des années, à observer cette crique. Ceux qui viennent pour la première fois faire de la planche dans la baie de Recisa sont jeunes, célibataires, sans gosses. Ce sont des mecs musclés, bronzés, au look d’aventuriers, et des filles sportives, canons, genre Californiennes, Australiennes ou Hawaïennes, même si elles viennent de Lyon, Strasbourg ou Bruxelles. Ils se rencontrent là, partagent la même passion, se trouvent beaux et cools, tombent amoureux, s’aiment comme des fous, s’installent en couple, font un gosse, puis un autre, achètent un van pour mettre leurs planches dessus et les gamins dedans, et bien entendu, ils reviennent sur la même plage, le même spot chaque année pour glisser. Sauf que, c’est une vérité, je l’ai observé pendant tous les étés, le mec ne renoncera jamais à sa passion. Jamais! Alors c’est la femme qui reste sur la plage avec le môme. Il est où, papa? Là-bas, tu vois, la grande voile rouge qui va très vite, c’est papa! Elle reste à l’attendre, avec une pelle et un seau, une bouteille d’eau, un livre, à l’ombre de la paillote s’il y en a une; elle s’ennuie, elle a le temps de discuter avec un mec s’il y en a un, un serveur sympa, un gars du coin, surtout que son gosse est occupé avec les deux ou trois jeux d’enfants qui sont installés. D’ailleurs, son petit blond de deux ans, il commence déjà à escalader les tourniquets, et elle sait déjà que son petit prince échoué sur le sable, elle le retiendra entre ses bras jusqu’à ses six ans, huit ans maxi, avant qu’il ne rejoigne sur les flots son père, ce héros; et quand il sortira de l’eau, il lui dira «Tu aurais vu, maman, on s’est trop éclatés avec papa», alors elle sourira et elle se sentira heureuse, heureuse pour eux au moins, elle qui n’a plus glissé depuis dix ans, qui attend ces trois semaines de vacances toute l’année et qui reste là, seule sur la plage, rien que pour attendre encore, son fils et son homme; et le soir elle étendra leurs combis et soignera leurs bobos. Je pourrai te détailler encore, Clotilde, mais je crois que tu as compris le plan d’attaque. Peux-tu me citer un seul autre lieu sur la planète où les filles les plus belles du monde s’emmerdent seules? Non! Y a que la salle d’attente des spots, ma vieille, quand les hommes aux épaules larges sont au large! C’est la chance des hommes qui n’en ont aucune, sauf celle d’être là au bon endroit.