Au milieu de mon mouvement de balancier des yeux, un côté de la presqu’île, l’autre côté, puis encore le premier, je le fixe, incrédule face à sa sociologie à deux balles. Toujours aucune trace de l’Aryon.
Et là il m’a clouée.
— Me crois pas, Clotilde. Me crois pas. Trouve-toi un surfeur, un explorateur ou un cosmonaute qui te promet les étoiles et on en reparlera. Mais moi, c’est sur la crique de Recisa que j’en trouverai une plus jolie que moi, une plus gentille, bosseuse et affectueuse.
— T’es vraiment trop nase!
J’aurais pas dû, je sais, mais c’est sorti comme ça. Sur le coup, je me suis sentie un peu comme la représentante de toutes les femmes de surfeurs, et avant elles des femmes de marins, de chauffeurs routiers, de soldats, de toutes celles qui passent leur vie à attendre leur amoureux.
Visiblement, Cervone est vexé!
— Connasse! Et toi, tu espères quoi avec ton vieux? Arrête de mater l’horizon, il n’est pas près de revenir. Tu veux que je te dise où est parti l’Aryon? Où est parti ton Natale Angeli? Faire une promenade avec ta maman! Eh oui, ma vieille, tout ce que les dauphins auront à bouffer, c’est le soutif et le string de ta mère que ton ange leur aura balancés.
Je veux qu’il se taise. Je bloque mes yeux comme une idiote sur les voiles blanches qui glissent lentement à l’horizon. Des voiliers, uniquement des voiliers, aucun chalutier. Mais Cervone est lancé.
— Sois pas triste, ma chérie. Faut pas en vouloir à ta maman. Elle est jolie. Sexy. Elle aurait tort de se priver. Et puis elle a la délicatesse d’aller se faire baiser par Angeli en haute mer. Pas comme ton père…
— Quoi, mon père?
Et là, ce salaud de Cervone triomphe. Il ne rajoute pas un mot, il se contente de fixer le port de Stareso sur sa droite, d’où a filé l’Aryon, et de suivre du regard le chemin des douaniers, pour s’arrêter pile en face, au bout de la presqu’île, droit sur le phare de la Revellata.
Puis il me dit:
— Le phare, c’est comme tout le reste ici, il appartient aux Idrissi. Je pense que ton père doit avoir la clé.
Je l’ai laissé,
j’ai marché sur le sentier, vers le phare cent mètres devant moi,
j’ai poussé la porte, elle n’était pas verrouillée,
je me suis avancée, j’ai écouté les rires étouffés,
j’ai levé les yeux,
j’ai grimpé lentement l’escalier en colimaçon, jusqu’à ce que le vertige m’emporte, pas à cause des marches tourbillonnantes, de la chaleur, de la hauteur, de l’abrupt qu’on devinait en passant devant chaque meurtrière,
jusqu’à ce que le vertige m’emporte,
parce que dans ma naïveté, je m’attendais à ce qu’ils soient deux,
papa et sa maîtresse.
Seulement deux.
C’est le grand jour, répéta-t-il en refermant le cahier.
Celui où les témoins doivent avouer… ou se taire à jamais.
48
Le 23 août 2016
8 heures
Cervone Spinello aimait se lever tôt, marcher dans le camping avant que les touristes se réveillent, arpenter les allées désertes, écouter les ronflements sous les tentes, les soupirs parfois, compter les bouteilles de vin vides au pied des barbecues froids, passer sans bruit devant les campeurs enfouis dans les duvets. Il s’imaginait une allure de châtelain arpentant son domaine, saluant ses gens, ses paysans, évaluant la récolte future, prometteuse; assurant un ordre, une harmonie, par sa seule présence.
Cervone aimait se lever tôt, mais pas trop.
7 h 30 le réveil; 7 h 45 le saut du lit.
Anika, sa femme, était opérationnelle chaque matin une bonne heure avant lui et se tenait à l’accueil à boucler les comptes, gérer les stocks, pointer les entrées et sorties; un rituel qui lui permettait dès l’aube d’être entièrement disponible pour les premiers campeurs qui viendraient réclamer leur petit déjeuner, leur journal du matin ou des idées d’escapade pour la journée.
Parfaite.
Anika ne leva pas la tête de son tableau Excel lorsque Cervone passa devant elle avec son café. Cervone n’ignorait pas que dans son dos, les gens se posaient des questions. Anika venait de fêter ses quarante ans et possédait une énergie d’animatrice adolescente, autoritaire et dure en affaires avec les fournisseurs, tendre et patiente avec les enfants, pulpeuse et rieuse avec les hommes, affable et bavarde avec les femmes, conversant en six langues européennes dont le corse et le catalan. Anika était une ancienne véliplanchiste, venue un été du Monténégro, échouée baie de Recisa; Cervone l’avait arrachée à son petit copain, un parvenu kosovar qui était reparti tout seul dans son 4 × 4 Chevrolet. Logiquement, les gens s’interrogeaient. Qu’est-ce qu’une femme si charmante, compétente, intelligente, faisait avec un tel con?
Lui!
Pour être honnête, Cervone se posait chaque matin la même question. Qu’il puisse l’avoir séduite il y a vingt ans, égarée sur une plage, admettons. Mais qu’elle soit restée? Avec le temps, elle s’était forcément aperçue qu’il était menteur, calculateur, baratineur. Il fallait donc admettre que les femmes les plus parfaites ne pouvaient aimer que des types abîmés, torturés, fissurés. Un peu comme les milliardaires qui pratiquent la charité. Peut-être même qu’Anika restait avec lui par pitié.
— Mon Dieu, fit soudain Anika sans quitter l’écran des yeux.
Elle avait pris l’habitude, parmi ses autres tâches matinales, d’éplucher l’ensemble des informations locales.
— Quoi?
— Ils ont identifié le noyé de la baie de Crovani. C’est ce qu’on craignait depuis hier. C’est Jakob Schreiber.
Cervone grimaça.
— Putain… Ils savent ce qui s’est passé?
— Aucune idée, il y a seulement trois lignes sur le site de Corse-Matin.
Cervone enfonça sa main droite dans sa poche, crispant sa paume sur les clés du trousseau qui la déformait. Il devait dire quelque chose, vite, un truc qui paraîtrait naturel aux yeux de sa femme.
— Je passerai ce matin à la gendarmerie de Calvi, je demanderai au capitaine Cadenat, il m’en dira plus.
Il se hâta de sortir de l’accueil, il savait qu’Anika était attachée au vieil Allemand, comme à tous les clients fidèles du camping. Il n’avait pas envie de lui jouer la comédie, pas ce matin du moins.
Il s’éloigna dans l’allée la plus proche en essayant de faire le point. Ces derniers jours, avec la disparition de l’Allemand, il était parvenu à gagner du temps, tout comme avec les saloperies qu’il avait balancées à Clotilde sur son frère. Mais désormais, l’étau se resserrait, trop de monde s’approchait de la vérité. Ce n’était pourtant pas le moment de tout faire foirer! Son palace Roc e Mare sortait de terre, le vieux Cassanu avait été emmené d’urgence à l’hosto, bref l’avenir s’annonçait radieux, il suffisait de tenir encore un peu.