Il continua son inspection et s’arrêta devant le local à poubelles: les chats avaient crevé les sacs, éparpillant des papiers gras, des miettes de polystyrène, des briques de lait écrasées. Saleté! Une nuit sur deux, ces bêtes errantes recommençaient.
Il leva les yeux. Un autre salarié des Euproctes était déjà debout, plus tôt que lui: Orsu. L’ogre boiteux avançait en tirant un interminable tuyau; il était chargé d’arroser l’ensemble du camping entre 9 heures du soir et 9 heures du matin, avant que le soleil ne sèche dans la seconde toute goutte versée sur la terre craquelée.
Le directeur du camping attendit qu’Orsu s’approche.
— Putain, je t’ai déjà dit pour les chats!
L’infirme observa son patron, sans répondre. Sans réagir.
— Bordel, chaque matin c’est pareil.
Cervone ne pouvait pas engueuler les chats, il fallait bien trouver un coupable. Il éparpilla du pied les détritus.
— Dégueulasse!
En insistant un peu, rien qu’en s’énervant, sans même qu’il ait à le demander, ce débile d’Orsu était capable de poser son lit de camp devant le local à poubelles et de les surveiller toute la nuit. Ça l’occuperait… Orsu adorait se rendre utile, adorait obéir, adorait se faire engueuler.
— Faut se débarrasser de ces bestioles!
Ne rien demander, juste suggérer. Orsu, aussi demeuré qu’il soit, avait grandi dans une bergerie; il devait savoir s’y prendre avec les bêtes nuisibles, les attraper, les étrangler, les égorger.
— C’est ton boulot, merde.
Le regard d’Orsu s’allongea, Cervone y devina une esquisse de sourire, comme si cet abruti réfléchissait déjà à un plan pour piéger ces matous, à une façon cruelle de les faire souffrir. Orsu avait une tête de tueur. Il lui avait toujours fait peur, depuis qu’il était petit. Un jour il tuerait quelqu’un, si ce n’était pas déjà fait, si Cassanu ne le lui avait pas déjà demandé.
Après tout, se rassura Cervone tout en s’éloignant, en exploitant ce monstre, en l’occupant, en lui proposant de défouler ses pulsions sur des chats, il rendait service à la société. Il se tourna un instant vers la pinède qui descendait en pente douce vers la grotte des Veaux Marins, ferma les yeux comme il le faisait chaque matin, et remplaça dans sa tête les arbres squelettiques par la piscine à débordement de six cents mètres carrés surplombant la Méditerranée dont il avait déjà fait tracer les plans par un architecte d’Ajaccio; il ne lui manquait plus qu’un prêt de la banque… et le permis de construire. Oui, l’avenir s’annonçait radieux.
Cependant, lorsque le patron des Euproctes passa devant le local où était entassé le matériel de sport et de plein air, une nouvelle alerte s’alluma. La porte n’était pas fermée! Encore un truc qu’Orsu n’avait pas vérifié. N’importe qui aurait pu entrer et se servir, alors qu’il y en avait pour des dizaines de milliers d’euros de matériel, entre les équipements de plongée, de canyoning et les kayaks.
Il pesta. Il entra. Ramassa une corde de rappel mal enroulée. Un instant, il repensa au mousqueton du baudrier, celui qui avait cédé dans la gorge du Zoïcu après que Valentine l’avait enfilé. Il avait moins de scrupules aujourd’hui qu’au moment où il avait desserré ce morceau de laiton, tordu l’attache juste ce qu’il fallait; finalement, tout s’était déroulé comme prévu, tout s’était bien terminé. La petite Valentine s’en était sortie avec une grosse frayeur, suffisante espérait-il pour éloigner cette petite fouineuse de Clotilde. Raté! La gamine était bien partie, avec le mari, mais en lui laissant l’emmerdeuse sur les bras.
Une emmerdeuse qui allait finir par tout comprendre…
Quel choix avait-il désormais? Le vol du portefeuille dans le coffre de leur bungalow n’avait rien donné non plus, si ce n’est d’en savoir plus sur la petite-fille de Cassanu. Quel autre choix avait-il à part la faire disparaître elle aussi? Sauf que si c’était une chose envisageable dans son cerveau de provoquer un plongeon dans l’eau d’une ado, de commander le meurtre de chats, ou même de planter presque par accident une boule de pétanque dans la tempe d’un vieil Allemand gâteux, c’en était une autre de devenir un meurtrier de sang-froid. Tout ce baratin sur les Corses, les vendettas et les assassinats, l’omerta dont on s’assure à coups de Beretta, ce goût de la violence qui coulerait dans les veines insulaires, quel délire! Pour un Cassanu Idrissi, froid et déterminé, il naissait entre Ajaccio et Calvi quatre-vingt-dix-neuf types incapables de tirer sur autre chose que sur un sanglier ou une bécasse. Il devait pourtant trouver une solution pour se débarrasser de cette avocate trop curieuse.
Il tourna la tête vers l’extérieur du local. Orsu avait disparu de son champ de vision. Déjà parti à la chasse aux minets? Machinalement, Cervone Spinello se pencha sur les combinaisons de plongée; ce branleur d’animateur n’avait rien rangé, ni les combinaisons de néoprène, ni les masques, ni les tubas. Même les pistolets-harpons étaient en bordel. N’importe qui aurait pu en attraper un.
Le patron du camping se pencha, replaça le matériel dans les caisses ou sur la patère, tria, compta. Il disposait de l’équipement complet de pêche sous-marine pour huit plongeurs adultes.
D’ailleurs il en manquait un…
Huit combinaisons, huit compresseurs, huit ceintures de plomb, mais sept pistolets-harpons. Il se pencha, chercha, sous la table, sous le placard.
Rien.
— C’est ce que tu cherches?
Bien entendu, Cervone avait reconnu la voix. L’instant d’après, il reconnut aussi le pistolet-harpon, celui qui manquait.
Braqué sur son cœur.
— Tu devrais mieux ranger tes affaires, Cervone. Tu devrais mieux traiter ton petit personnel. Tu devrais davantage partager tes secrets aussi. C’est risqué de garder seul un tel trésor.
Cela dura trois minutes. Une pour que Cervone se décide à parler, presque deux pour qu’il avoue l’inimaginable, moins d’une seconde de silence après sa confession pour qu’il espère un pardon.
Dès qu’il eut fini pourtant, il comprit que sa sincérité ne lui sauverait pas la vie. La dernière image qui lui vint fut celle d’Anika, la première fois qu’il l’avait vue, baie de Recisa, elle avait vingt-trois ans, elle lisait Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig, elle était belle comme une fleur qu’on n’ose pas cueillir. Lui avait osé. Tout le reste, tout ce qu’il avait fait depuis, tout ce qu’il avait tenté et raté, c’était pour l’épater.
Le doigt pressa la détente.
Est-ce qu’au moins Anika le regretterait?
Le harpon se planta dans le cœur de Cervone.
49
Ainsi, tuer, ce n’était que cela?
Trembler.
Venir en silence, planter une flèche, partir.
Considérer qu’un problème est réglé.
Oublier.
Il s’assit calmement et ouvrit à nouveau le journal.
Mercredi 23 août 1989, dix-septième jour de vacances,
ciel d’aigue-morte
J’ai continué de monter dans le phare, quelques marches en spirale pour mieux voir, tel un cameraman tournant autour d’un couple star. Maintenant, je les observe de trois quarts. Je m’arrête, je me tiens vingt marches sous eux peut-être; de ma position, je ne distingue que le sommet du phare, la balustrade de fer, et leurs deux silhouettes qui se détachent dans le ciel.
Deux ombres immenses.