Avec la perspective, papa semble presque aussi haut que le monument. Il a enfilé un coupe-vent et sa capuche bleu fluo vole comme un sac mal accroché qui va s’envoler. Je ne résiste pas, je gravis encore trois marches, comme une petite souris silencieuse; j’ai l’habitude, quand je veux, je sais être la plus discrète des espionnes, même si ce que j’épie me détruit.
Elle se tient face à mon père. Elle passe une main dans son dos, une main qui remonte jusqu’à sa nuque, qui agace trois poils dans son cou, puis qui se pose sur son épaule. Qui l’agrippe plutôt, comme s’il allait sauter par-dessus la balustrade, filer, s’envoler lui aussi. De ma position, en contre-plongée comme on dit dans les films, elle m’apparaît grande elle aussi, aussi grande que mon père peut-être, même si c’est difficile à évaluer avec la perspective.
Ils s’embrassent. Sur la bouche.
Au cas où j’aurais eu encore un doute.
Je continue de les entendre rigoler, tous les chasseurs de chez Basile. J’espère qu’il y a un souterrain qui part sous le phare pour mener nulle part. Après. Je ne m’enfuis pas cette fois, pas tout de suite. Je grimpe. Deux marches encore. S’ils baissent les yeux, ils ne peuvent pas me louper. Pas de danger! Ils sont trop occupés à se serrer, à se coller, comme deux arbres côtiers qui mêlent leurs racines pour mieux résister au vent de mer.
Elle me tourne à moitié le dos, mais je la vois tout de même, pour la première fois. Elle est brune, très belle, elle porte une longue robe claire à la fois sobre et sexy. Mystérieuse, allumeuse, amoureuse. Exactement comme on imagine les maîtresses, désespérante de sensualité; exactement comme on doit les haïr, je suppose…
Sauf que maman n’est pas moins belle qu’elle.
Match nul, je dirais.
Pour un peu, j’admirerais mon père, si je n’avais pas à ce point envie de l’étrangler. Mon papounet vendeur de gazon, corse quand ça l’arrange, mari et papa quand ça l’arrange, à faire tomber ainsi les plus belles filles.
Une dernière marche…
Une dernière marche, je vous promets.
Je vois d’abord une roue, puis une deuxième, puis deux autres encore, puis toute la poussette. Puis, bien entendu, je vois le bébé. Je ne vous l’avais pas dit, mais dès le début, je l’avais repéré.
Comment le rater?
Je ne suis pas très douée pour les dater, les nouveau-nés, mais comme ça à vue de nez, je dirais qu’il a quelques mois, moins de six en tout cas. Mais pour tout vous avouer, passé le choc du premier instant, ce qui me surprend, ce n’est pas l’enfant.
Ce qui me surprend, c’est que la brune sensuelle, la brune qui embrasse papa, ne tient pas son gamin dans ses bras.
Vous comprenez, cette fois? Si ce n’est pas elle qui le porte, ce bébé?
C’est mon papa.
50
Le 23 août 2016, 9 heures
Clotilde s’était endormie. Au fond de l’Aryon, profondément. Au petit matin, une fois que les fêtards de la plage de l’Oscelluccia s’étaient assoupis, que les lumières du Tropi-Kalliste s’étaient éteintes, que Maria-Chjara avait enfilé un peignoir, que les derniers échos de la musique techno s’étaient dispersés, noyés, lavés par le va-et-vient rassurant des vagues.
L’Aryon ondulait doucement. Clotilde s’était pelotonnée contre une vieille couverture sale qui traînait dans un coin de la coque et sentait un mélange d’iode et de mazout. Après de longues heures de semi-veille, à regarder les étoiles. A se faire mitrailler par les lasers verts et violets des stroboscopes rivés à la paillote. A se demander si sa mère était retournée vivre sur un astéroïde, et si parfois elle redescendait. A rêver aux hommes-comètes qui la quittaient. A explorer les trous noirs de ses souvenirs, ceux dissimulés derrière le big-bang du précipice de la Petra Coda. Après ce long demi-sommeil, Clotilde s’était effondrée.
Le carillon de son téléphone la réveilla.
Natale!
Ce salaud qui l’avait laissée en plan pour rejoindre sa femme, la queue entre les jambes. L’aileron plutôt. Qui avait laissé ses rêves en plan, au fond de l’Aryon, elle avait dormi dedans, ils sentaient le mazout et la fiente de goéland. Ce salaud qui avait laissé sa vie en plan pour le fantôme d’une architecte. Elle était pourtant prête à mettre son nez dans les dossiers abandonnés, à y mettre sa bouche, sa langue, tout ce qu’elle avait dans le cœur, dans le ventre et entre les cuisses, à se faire avocate de son destin avorté, mais elle était arrivée trop tard, beaucoup trop tard, près de trois décennies trop tard.
Au moins, Natale avait l’élégance de lui téléphoner pour s’excuser.
— Clotilde? C’est Natale. Mon beau-père veut te voir.
Drôle de façon de s’excuser!
— Le sergent Garcia? Où ça? Dans son jacuzzi?
Clotilde émergeait. Autour d’elle, l’eau clapotait. Elle se sentait légère, libre, pour un peu elle aurait décroché l’amarre de l’Aryon.
— Non, chez moi. A la Punta Rossa.
A minima, Clotilde avait envie de plaisanter.
— Tu lui as annoncé que tu répudiais sa fille et que tu me demandais en mariage?
— Clo, je suis sérieux. Il y a eu un meurtre ce matin. Au camping, aux Euproctes.
La main de Clotilde se crispa sur la couverture crasseuse. Immédiatement, sans qu’elle sache pourquoi, elle pensa à Valentine.
— Cervone Spinello, continua Natale. Cervone a été assassiné.
Elle pressa le tissu puant contre son visage.
Cervone Spinello lui avait menti à propos de son frère Nicolas, Cervone était vraisemblablement celui qui avait saboté la direction de la voiture de ses parents. Assassiné, il emportait avec lui son secret.
Elle bloqua dans sa gorge un haut-le-cœur acide. Ses doigts, ses bras, son corps sentaient l’essence, le sel et la merde. Chaque roulis de l’Aryon amplifiait son envie de vomir.
— Une flèche de harpon dans le cœur, précisa Natale. Spinello est mort sur le coup. Mon beau-père Cesareu veut te parler en tête à tête. Il a des choses à te révéler, des choses importantes sur ta famille. Il préfère te les apprendre avant que tu sois convoquée à la gendarmerie.
— Je dormais dans ton bateau pendant le meurtre. Seule. Je ne vois pas en quoi je peux aider les flics à trouver l’assassin.
— Ce n’est pas ça, Clotilde, les flics n’ont pas besoin de ton aide.
— Comment ça?
— Ils ont déjà coincé le meurtrier.
Clotilde jeta au loin la couverture. Elle se leva en titubant dans l’Aryon, fixant la mer, telle une naufragée perdue sur un radeau à des milliers de kilomètres de la première terre où s’échouer.
— Qui… qui a tué Spinello?
— L’homme à tout faire du camping. Tu dois le connaître, tu as dû le croiser, tu as forcément dû le remarquer, c’est un géant barbu, il a un bras, une jambe et la moitié du visage morts. C’est Orsu Romani le meurtrier. Les gendarmes l’ont déjà embarqué.
Aurélia tenait la main de Natale, debout devant leur maison entourée par la mer, perchée sur la Punta Rossa. Cesareu Garcia se tenait deux pas sur la gauche. En garant la Passat quelques mètres plus loin, Clotilde se fit la réflexion que la scène ressemblait à une carte postale, à un décor de magazine, un tableau composé pour un cliché sur papier glacé. La maison de rêve, le beau mec blond devant, l’écrin d’azur, l’authenticité des vieilles pierres combinée à la modernité du bois et du verre. Même Aurélia ne déparait pas: si elle était restée une femme sans charme, sa silhouette élancée pouvait laisser croire qu’elle avait été belle, jadis; un visage lumineux, de fins sourcils dessinés, une taille étroite, de longues jambes, une allure qu’on devinait entretenue au prix de sacrifices aussi physiques que financiers, à évaluer sa robe stricte et chic, ses bas comme une seconde peau bronzée, ses talons hauts qu’elle portait avec une élégance un peu arrogante. Difficile, pour qui n’avait pas connu Aurélia à quinze ans, de deviner, sous la menace de sa vieillesse qui pointait, la disgrâce de sa jeunesse.