Clotilde avait conscience que le contraste avec elle devait être saisissant. Elle était directement venue de la plage de l’Oscelluccia après une nuit passée dans la cale de l’Aryon. Ni douchée, ni maquillée, ni parfumée, portant encore sur elle le goût des baisers de Natale, contre elle les marques de ses caresses, en elle la chaleur de son sperme.
Aurélia la fouilla du regard, de haut en bas.
Une femme pouvait-elle flairer cela chez une rivale? L’odeur de l’amour clandestin?
Peu importait, même si Clotilde ne se présentait pas à son avantage, elle appréciait ce rôle de panthère, de chatte de gouttière pénétrant par effraction dans le territoire de sa rivale angora pour y foutre le bordel.
Ils ne la saluèrent pas, Cesareu Garcia ne leur en laissa pas le temps. Il passa devant sa fille et son gendre, écrasant de sa masse le paysage de carte postale.
— Viens, Clotilde. Viens… Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous. Donne-moi les clés, Aurélia.
Il attrapa le trousseau des mains de sa fille et entraîna Clotilde dans une remise à quelques mètres de la maison. Le bâtiment ressemblait à un garage sombre, sans fenêtre ni décoration. Quatre murs de pierres et une ampoule nue pendue au plafond. Une chaise. Une table. Et entassées sur des étagères de fer scellées aux murs, des dizaines de boîtes cartonnées qui semblaient mieux classées dans la pièce close que des vins anciens dans la cave d’un sommelier.
— Pratiques, ces cabanes, précisa le gendarme en retraite en refermant la porte derrière eux. On en trouve un peu partout sur le littoral, elles servaient de refuge aux bergers lors des transhumances vers la mer. Murs épais de cinquante centimètres, toit plat de terre battue, pas besoin de clim à l’intérieur et on s’y sent plus en sûreté que dans un blockhaus. Je range là toutes mes archives, mon matériel, mes souvenirs, tout ce que je n’ai pas pu laisser à la gendarmerie quand je suis parti. De temps en temps je reviens travailler. J’ai plus de place ici que chez moi, et je suis au frais. Dans ma putain de maison, le soleil entre de partout. (Son regard balaya les murs aveugles uniquement éclairés de la lumière artificielle.) Ouais, je sais ce que tu penses, que c’est con de venir à la Punta Rossa, avec la mer à perte de vue, et de s’enfermer dans un caveau. Alors je vais te dire, Clotilde, et prends-le comme une confidence: à force de l’avoir en face de moi, la mer me fait chier! Tu vois, un peu comme une femme, même très belle, qu’on a tous les matins en face de soi.
Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous, répéta Clotilde dans sa tête. Le gendarme en retraite semblait pourtant parti pour parler de tout sauf de l’affaire. Elle décida d’aller droit au but.
— Orsu est innocent, balança-t-elle soudainement. Je ne sais pas qui a tué Cervone Spinello, mais ce n’est pas Orsu.
Cesareu se contenta de sourire.
— Qu’est-ce que tu en sais? Tu n’étais même pas là.
C’était vrai… Qu’est-ce qu’elle en savait?
— Appelez ça comme vous voulez! Une intuition, une conviction…
Le visage d’Orsu repassa devant ses yeux, son physique, son handicap: il était la victime idéale, la proie toute désignée pour les bourreaux.
Cesareu Garcia avança un dossier vers Clotilde.
— Il y avait ses empreintes sur l’arme du crime. Un pistolet-harpon. Celui avec lequel Cervone Spinello a été tué.
Les réflexes d’avocate de Clotilde reprenaient le dessus, même si depuis des années, ses compétences se limitaient à accompagner des divorces sans intérêt. Elle avait plutôt bonne réputation, auprès des hommes surtout, et se bornait presque toujours à instruire des séparations à l’amiable. Logique, aucun homme souhaitant négocier pied à pied une pension alimentaire ou la garde de ses enfants n’aurait osé prendre une femme pour le défendre.
— Des empreintes d’Orsu? plaida-t-elle. On a dû en retrouver partout dans le camping des Euproctes, c’est lui qui range tout. Le matériel de plongée comme le reste.
— Il était l’une des seules personnes levées à l’heure du crime, insista Cesareu Garcia. Il s’est fait engueuler par Cervone Spinello quelques minutes avant le meurtre. Humilier serait le mot le plus exact, d’ailleurs.
— Si tous les salariés humiliés par leur patron leur plantaient dans le cœur le premier objet tranchant qui leur passe sous la main, mes confrères des prud’hommes seraient au chômage.
Le sergent Garcia sourit encore, avant d’ouvrir le dossier devant lui. La pièce était fraîche, mais la sueur trempait la chemise blanche qui boudinait le gendarme.
— Il y a autre chose, Clotilde. Les flics ont perquisitionné chez Orsu. Ils ont retrouvé… des boules de pétanque.
— Waouh… Des boules de pétanque? C’est interdit aux manchots d’en posséder? C’est un crime en Corse? Pas de poignet, pas de cochonnet?
— Des boules rares, Clotilde. Des Prestige Carbone 125. Il n’a pas été difficile de les identifier. Un seul résident du camping en possédait…
Un silence.
— Jakob Schreiber. Le vieil Allemand disparu depuis trois jours. Et sur les boules de pétanque (le gendarme essuya avec un coin de sa chemise les gouttes qui coulaient sous ses tempes, dévoilant sans pudeur un ventre gras quasi posé sur la table), les enquêteurs ont identifié des traces de sang. Beaucoup de sang. Du sang et des cheveux gris. Sans aucun doute ceux du vieil Allemand.
— Je… je n’y crois pas…
— Orsu n’est pas un ange, Clotilde. Il n’est pas un pauvre petit handicapé martyrisé. Il a fait des conneries, il a souvent été condamné, pour violence, pour des coups qu’il a distribués, même si, je le reconnais, il n’est pas impossible qu’on lui ait demandé de les donner. Orsu est un garçon facile à manipuler: une mère qui se suicide avant qu’il ait le temps de se souvenir d’elle, un père qu’il n’a jamais connu, sa grand-mère Speranza qui a fait ce qu’elle a pu pour l’élever.
L’image floue d’Orsu bébé, dans sa poussette, sous le chêne vert de la bergerie d’Arcanu, lui revenait. Un bébé calme, silencieux. Clotilde avait quinze ans alors et n’avait pas davantage prêté attention à ce nouveau-né que s’il s’était agi d’une poupée dans un landau.
La question brûlait la gorge de Clotilde, la rongeait, comme de l’acide.
— Est-ce… est-ce qu’on sait qui est le père d’Orsu?
Une question dont elle connaissait déjà la réponse.
— C’est un secret de Polichinelle, répondit le flic. Un secret de Polichinelle dans le tiroir…
Il se força à rire. A chaque mouvement de son cou ou d’un de ses bras, la flaque de tissu humide sous ses aisselles se collait et se décollait de sa peau. Il laissa le temps aux fibres transparentes de se plaquer à nouveau contre son épiderme moite et poilu avant de continuer.
— Un tiroir que pas grand-monde n’a envie d’ouvrir. C’est pour cette raison que je souhaitais que tu viennes ici. Depuis ses incarcérations pour coups et blessures, Orsu possède un dossier dans le Fichier national des empreintes génétiques. Il n’a pas été difficile pour moi de vérifier la rumeur qui circulait depuis sa naissance.
Qu’on en finisse! Ce vieux flic allait-il enfin lâcher sa bombe?
— Tu as déjà deviné, Clotilde, à moins que tu ne t’en sois souvenue. Il n’y a aucun doute. Vous avez le même père, Orsu et toi! Ton papa a eu cet enfant avec Salomé Romani, la fille de Speranza, il l’a conçu en août 1988. L’enfant est né le 5 mai 1989, il aura croisé son père deux semaines, seize jours exactement. D’ailleurs, «croisé» est un bien grand mot, Paul était marié, marié et père de deux grands enfants, Nicolas et toi. Je ne suis même pas certain que Paul l’ait rencontré, l’ait reconnu, ait même été au courant, pour ce gamin.