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Des images lointaines tourbillonnaient sous le crâne de Clotilde, un escalier en spirale, un phare, un bébé dans les bras de son père. Des images refoulées si souvent, jamais oubliées pourtant, triées, peut-être. Comme une histoire à laquelle il manquerait des pages. Les dernières surtout, celles qui expliquent tout.

— Il… Orsu est né handicapé?

— Oui. Salomé ne voulait pas le garder. On n’avorte pas chez les Romani, il n’y a pas plus catholique que cette famille-là. Alors elle a tenté de le faire passer, comme on disait dans un autre temps. Tu vois, comme dans Manon des sources, quand le Papet demande à la fin du livre: «Il est né vivant? — Vivant, oui, mais bossu.» Orsu a un bras mort, une jambe morte, une partie du visage aussi, et sans doute une partie du cerveau, celle qui commande la parole.

Orsu? Son demi-frère? Clotilde n’arrivait pas à réaliser. Elle eut l’impression de mettre son cerveau en pilotage automatique, de faire appel à des réflexes professionnels conditionnés: elle devait se concentrer uniquement sur le meurtre de Cervone Spinello, elle ferait le point plus tard, se demanderait seulement alors ce qu’impliquait dans sa vie la présence d’un demi-frère.

— OK, OK, lança-t-elle au gendarme en retraite. Orsu est un enfant non désiré. Mais ça ne fait pas de lui un meurtrier.

Le sergent Garcia avait l’air soulagé. Pour lui, le plus dur était fait.

— C’est le lien du sang qui te fait dire ça? (Un bref hoquet de rire fit clapoter sa chemise sur son ventre gras.) C’est vrai que chez les Idrissi, c’est pas courant de se dénoncer.

Clotilde éleva la voix d’un coup.

— Baron! Mon nom de famille est Baron! Maître Baron. Et pour l’instant, Orsu a simplement besoin d’un avocat.

Garcia chercha un pan de chemise sèche pour s’éponger, n’en trouva pas. Si la conversation se prolongeait, le vieux flic allait sécher là, déshydraté comme un cachalot échoué.

— Et moi, j’ai besoin de votre aide, ajouta Clotilde.

Elle se leva soudain, et tout en arpentant la pièce, examina les murs, les dossiers, les caisses rangées. Au bout de quelques minutes, elle se retourna et demanda au sergent Garcia l’autorisation de lui emprunter l’une des plus petites valises posées sur les étagères, contenant le nécessaire pour relever des empreintes digitales: un pinceau et un peu de poudre magnétique d’alumine et d’oxyde de cuivre.

— Je t’assure, Clotilde, ce sont les empreintes d’Orsu sur le pistolet, mais si ça peut t’amuser…

— Je veux aussi son dossier, Cesareu. Ou au minimum une copie des empreintes digitales d’Orsu.

— Rien que ça?

— Rien que ça!

Le vieux gendarme se leva, et lentement alla chercher à la lettre R le dossier correspondant.

— J’ai des copies de tout, plaisanta-t-il. Bien entendu, c’est interdit, mais en Corse, pour un flic qui a fait toute sa carrière ici, c’est une assurance-vie.

Il ouvrit un dossier et en tira un simple cliché noir et blanc.

Un pouce et trois doigts.

— Tiens, la signature de ton frangin. Une main reconnaissable entre mille. Une main d’ogre qui possède plus de force que celles de deux hommes valides.

— Merci.

Elle s’avança vers la porte, hésita, puis enfin se retourna.

Après tout, c’est le sergent Garcia qui avait commencé à ouvrir la boîte aux secrets.

— Au fait, comment elle s’y est prise, votre fille, pour mettre le grappin sur Natale Angeli?

L’attaque était brutale, inattendue, mais le sergent Garcia ne broncha pas. Il rangea avec calme le dossier, puis prit le temps de s’asseoir, comme si l’effort pour se déplacer de quelques mètres avait suffi pour la journée. Son cou ruisselait.

— Aurélia l’aimait. L’aimait vraiment. Ma fille est une femme raisonnable, très raisonnable, presque sur tous les plans. Mais bizarrement, côté sentiments, elle a toujours été attirée par les hommes hors du commun, les baladins, les funambules, les troubadours, comme un papillon de nuit gris attiré par la lumière. Son côté infirmière peut-être. Où veux-tu que ma pauvre Aurélia trouve un peu de fantaisie dans sa vie, si ce n’est en mettant un Pierrot lunaire dans son lit?

— Ce n’était pas ma question, Cesareu, répondit sèchement Clotilde. Je vous demandais pourquoi Natale lui a dit oui. Pourquoi s’est-il marié avec une femme comme elle? Sans faire offense à Aurélia, il pouvait avoir toutes les autres filles s’il le voulait, les plus belles, les plus drôles, les plus jeunes.

Le gendarme laissa traîner son regard sur le mur recouvert de dossiers. Son assurance-vie, venait-il de plaisanter. Il sembla hésiter à répondre, puis plongea.

— Pour se protéger, Clotilde. C’est aussi simple que ça. Epouser la fille d’un flic, ici, c’est se mettre sous la protection de la gendarmerie, c’est-à-dire de l’armée, de l’Etat, de la France.

— Se protéger de qui?

— Ne sois pas si naïve, Clotilde. Se protéger de ton grand-père, bien entendu. Se protéger de Cassanu! Après l’accident mortel de tes parents, pendant des semaines, Natale a été atteint d’une peur irrationnelle, oppressante, paralysante…

Clotilde repensa aux propos presque incohérents de Natale, ici même, à la Punta Rossa.

A la seconde où la voiture de tes parents s’écrasait sur les rochers de la Petra Coda, à la seconde où ton frère, ton père et ta mère perdaient la vie, je l’ai vue apparaître par ma fenêtre, j’ai vu ta mère, aussi distinctement que je te vois. Elle m’a fixé, comme si elle voulait me voir une dernière fois avant de s’envoler.

Est-ce la disparition de sa mère puis cette délirante apparition qui l’avaient rendu fou?

Même si Palma, par le plus incroyable des miracles, avait survécu à l’accident de la Petra Coda, avait été emmenée encore vivante dans une ambulance vers Calvi, elle ne pouvait pas avoir arraché ses perfusions pendant le trajet, pour se retrouver, debout et souriante, face à la maison de la Punta Rossa.

— Il avait peur pour son projet? avança Clotilde sans y croire elle-même. Pour son sanctuaire des dauphins? Après la mort de mes parents, Cassanu ne voulait plus en entendre parler?

Le gendarme balaya l’argument d’un revers de main et postillonna sur les cartons alentour.

— Cassanu n’en avait rien à foutre des dauphins. C’est de l’accident qu’il s’agissait. Je ne devrais pas parler d’accident, d’ailleurs, puisque c’est d’un sabotage qu’il s’agit. Un écrou de rotule de direction ne se dévisse pas tout seul. Pour Cassanu, comme pour moi, il s’agit d’un meurtre, tout simplement. Et ce qu’il recherchait, c’est un meurtrier.

Un vertige étourdit Clotilde.

Natale? Un meurtrier? Sabotant la direction d’une voiture pour éliminer un rival? Pour se débarrasser de mon père parce qu’il aimait ma mère? Ça ne tenait pas debout une seconde!

— Et… et Cassanu n’a jamais soupçonné Cervone Spinello?

— Le fils de son meilleur ami? Cervone n’avait pas dix-huit ans, à l’époque. Non, Clotilde, non, pas à ma connaissance. Pourquoi, pourquoi est-ce que ce gamin aurait fait ça?

— Pour rien… Pour rien…