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Elle ouvrit la porte. Elle n’avait pas envie d’en révéler davantage. Elle devait se rendre au plus vite à Calvi. Elle devait interroger Orsu. Mais auparavant, elle devait vérifier une intuition, un simple test qui lui prendrait à peine quelques secondes.

Elle allait sortir quand la voix forte du sergent Garcia la retint.

— Une dernière chose, Clotilde. Je crois que c’est mieux que tu le saches si tu fouilles dans le passé. Aurélia l’a demandé à Natale pendant toutes ces années, elle a tellement insisté qu’il a fini par lui répondre, il lui a juré, sans ambiguïté, et je le crois. Il y a vingt-sept ans, il ne s’est rien passé entre ta mère et lui. Ta mère était fidèle, ta mère voulait seulement rendre ton père jaloux, mais elle n’aimait pas Natale. (Il marqua un silence.) Et Natale ne l’aimait pas non plus.

Des images contradictoires affluaient. Des images anciennes qui la faisaient douter. Elle mit la main sur la poignée. La voix du gendarme se fit presque autoritaire.

— S’il te plaît, Clotilde, encore une seconde avant d’ouvrir. Natale l’a avoué à Aurélia il y a des années, alors je préfère te prévenir avant que tu te fasses fusiller.

— Avoué quoi?

— Il lui a avoué, parce qu’il pensait ne jamais te revoir. Il lui a avoué parce que des années s’étaient écoulées et qu’il croyait que c’était une histoire passée. (Son visage s’éclaira d’un sourire désolé.) Il lui a avoué qu’en 1989, c’est toi qu’il aimait.

Le soleil explosa dès que Clotilde sortit de la pièce sombre. Il rebondissait sur chaque vague de la mer entourant la presqu’île, telle une rampe de spots aveuglant chaque acteur entrant sur scène. Il fallut quelques secondes avant que les ombres face à elle deviennent nettes.

Aurélia s’accrochait au bras de Natale comme s’il était un objet précieux lui appartenant, un trésor exotique rapporté du bout du monde et jalousement conservé. En un flash, elle revit Aurélia vingt-sept ans auparavant, plage de l’Oscelluccia, accrochée au bras de son frère. Le même geste, exactement. Natale, immobile, fixait l’horizon, comme si la mer autour de lui n’était qu’une malédiction.

A ce moment-là, Clotilde eut la certitude qu’Aurélia savait.

Pour cette nuit, dans l’Aryon, avec son mari.

Tant pis.

Tant mieux.

Elle ne savait plus. Elle devait quitter la Punta Rossa, elle devait se concentrer sur Orsu, sur le meurtre de Cervone Spinello, sur celui de Jakob Schreiber, sur le sabotage de la voiture de ses parents. Tout était lié, tout était forcément lié.

Elle devait appeler Franck également, et Valentine, elle n’avait aucune nouvelle d’eux depuis le bref texto de la nuit.

Tout va bien.

On revient dans quelques jours, comme prévu.

Je tiens à toi.

Elle marcha vers la Passat sans un mot, sans pouvoir éviter une interrogation.

Etait-ce la dernière fois qu’elle voyait Natale?

Dans les films, les hommes amoureux s’arrachent des bras de celle qu’ils n’aiment pas et se précipitent dans ceux de l’autre, et tout le monde n’attend que ça, tout le monde lui pardonne, personne n’a la moindre considération pour la femme officielle délaissée. Dans les films, tout le monde se range du côté du cœur, se fout de la raison.

Natale ne bougea pas. Il ne fit pas un geste pour se desserrer de l’étreinte d’Aurélia.

Clotilde monta dans la voiture.

Peut-être lui enverrait-il un texto?

Peut-être qu’une fois dans sa vie, une fois au moins, Natale serait capable de faire preuve de courage?

Peut-être qu’il oserait larguer les amarres?

Ce fut la dernière question que Clotilde se posa.

Elle démarra.

Clotilde, dès qu’elle eut parcouru une dizaine de virages, à l’entrée de Calvi, quelques centaines de mètres avant la gendarmerie, gara la Passat sur le bord de la route. Fébrile, elle détacha sa ceinture et se pencha sur son sac à main posé sur le fauteuil passager. Elle se maudit intérieurement pour le bazar invraisemblable qu’elle y entassait, pour l’essentiel des papiers, vieux tickets, post-It griffonnés et oubliés, vagues prospectus distribués dans la rue et chiffonnés, tout ce qu’elle n’osait pas jeter par terre ou n’avait pas eu le courage de porter jusqu’à une poubelle. Elle déversa le tout sur le siège, étala le contenu, pour attraper du bout des doigts ce qui l’intéressait.

Une lettre, dont elle relut les premiers mots.

Ma Clo,

Je ne sais pas si tu es aussi entêtée aujourd’hui que tu l’étais quand tu étais petite, mais je voudrais te demander quelque chose.

Se calmer. Procéder avec méthode, pour une fois. Elle posa la lettre sur le tableau de bord et sortit de la valisette le pinceau et la poudre à empreintes. Elle avait vu une fois ou deux des flics le faire, sur l’ordonnance d’un juge des affaires familiales, réduisant de splendides lettres d’amour à de sordides pièces à conviction d’une relation interdite.

Il fallait attendre quelques secondes, Clotilde en profita pour fouiller à nouveau dans ses poches. Du bout des lèvres, elle souffla sur la lettre pour que le papier n’accroche que quelques grains de poudre noire, puis attrapa le coin entre son pouce et son index droit. De la main gauche, elle tenait le carton en noir et blanc confié par Cesareu Garcia.

Elle les approcha pour que ses yeux puissent comparer, à défaut de les superposer.

Cela dura une seconde, une seconde pour une certitude; ensuite, ses doigts tremblaient trop.

Les mots dansaient, avec frénésie.

Ma vie tout entière est une chambre noire.

Je t’embrasse.

P.

Parmi les différentes empreintes, brouillées, apparaissaient celles d’une main d’ogre.

Celle d’Orsu.

C’était Orsu, cet analphabète, qui avait écrit ce courrier.

Ou, au moins, qui l’avait porté.

51

Mercredi 23 août 1989, dix-septième jour de vacances,

ciel de papier froissé

20 heures…

Tout est rentré dans l’ordre…

L’Aryon est rentré au port…

Papa est rentré du phare…

Et tout le monde se retrouve, comme prévu, autour de la grande table familiale dressée sous le chêne dans la cour de la bergerie d’Arcanu, avec Papé Cassanu en chef de famille à un bout et Mamy Lisabetta en chef d’orchestre debout.

Les en-cas défilent, canistrelli salés et sucrés, saliti au figatellu, tranches de panzetta, de prisuttu et coppa, terrines du maquis, le tout porté et rapporté par Lisabetta et sa vieille servante dont je ne connais pas le prénom. Il y a là aussi des cousins lointains que je n’ai jamais vus, de tous les âges, les plus vieux boivent du vin, le fameux Clos Columbu produit par un grand-oncle, et les plus jeunes du Coca. Pas le choix, même si visiblement Papé n’apprécie pas. Y a du vin corse mais pas de soda du coin!

Je compte une quinzaine d’Idrissi autour de la table. Elle est longue et étroite, et se résume à une grande planche posée sur quatre tréteaux, sa dimension était calculée pile pour que les groupes ne puissent pas se mélanger. A un bout les hommes qui parlent politique, environnement, patrimoine, de choses que j’aimerais bien entendre mais que je n’entends pas, juste des mots éparpillés, impôts fonciers, spéculation, préemption. A l’autre bout il y a les ados et les gamins, et au milieu les femmes, presque cachées par les grands bouquets de roses jaunes apportées par papa; elles discutent entre elles, mais d’autres sujets sûrement, et la plupart parlent en corse. Exprès pour que maman ne comprenne pas?