Elle bâille, maman, dans sa robe noire à roses rouges, celle que papa lui a achetée à Calvi. Elle s’ennuie, maman. Jamais on ne dirait que dans moins d’une heure, après l’apéritif, elle va quitter avec lui la tribu des Idrissi pour monter partager un tête à tête amoureux à la Casa di Stella, pendant que le reste de la familia, sauf les pièces rapportées comme moi et Nicolas, va prendre les voitures direction l’église de Santa Lucia et l’immanquable concert d’A Filetta.
Franchement, on sent que maman ficherait bien le camp tout de suite, et que papa, lui, resterait bien un peu plus longtemps. Vue comme ça, leur nuit de noces ressemble un peu à un compromis. Le genre qui ne satisfait personne.
C’est ça, mon confident, la vie de couple? C’est ça la vie des grands: les compromis? Se satisfaire d’une liberté grappillée à moitié?
Une fois là-haut, de quoi vont-ils parler, mes parents cachottiers? Du courant liguro-provençal et des dauphins vus de l’Aryon? Du phare de la Revellata et son système d’éclairage à éclats? Ou bien ils vont parler de rien, de tout, de nous. Ils fabriqueront des drapeaux blancs avec la nappe sur laquelle ils mangeront, les draps entre lesquels ils feront l’amour, une trêve une fois par an, comme la paix dans le monde le soir de Noël?
Je ne sais pas. Je m’en fiche un peu. Pour tout vous dire, je me suis déjà tirée, je suis sur mon banc, planquée, écouteurs vissés dans les oreilles, Mano Negra à fond, pour pouvoir vous écrire tranquille. L’apéro, à l’heure qu’il est, doit se terminer; le jour ne va pas tarder à tomber. Même moi, après ma quasi-nuit blanche d’hier, je commence à piquer du nez.
Je relis mes mots.
Peut-être même que je me suis endormie entre deux.
Tout était calme, mes phrases ordonnées, la musique me berçait, et d’un coup, j’ai entendu des cris.
Ça ressemble à une engueulade dans la cour de la bergerie; je crois percevoir des heurts, des pleurs.
J’hésite à aller voir. Pas longtemps. Je m’en fiche aussi, des règlements de comptes chez les Idrissi. Je remets mes écouteurs, je règle le volume plus fort, beaucoup plus fort.
Peut-être même que je me rendors.
Il tourna la feuille.
Il découvrit une autre page manuscrite.
La dernière.
Après celle-là, toutes les autres étaient blanches.
52
Le 23 août 2016, 10 heures
Lorsque Clotilde pénétra dans la gendarmerie de Calvi, route de Porto, l’ambiance semblait plutôt détendue. Pas vraiment le QG d’une équipe d’enquêteurs en ébullition; visiblement les experts de Calvi se la coulaient plus douce que ceux de Miami. Le capitaine Cadenat lisait L’Equipe devant une canette de Corsica Cola. Il leva les yeux et sembla sincèrement ravi de la voir.
— Madame Baron? fit-il avec la courtoisie empressée d’un commerçant saluant la première cliente du matin.
Hum hum…
La belle avocate n’avait pas l’air d’humeur à plaisanter. Le gendarme plia son journal, posa son Cola, et se sentit obligé de justifier son oisiveté.
— Vous venez pour Orsu Romani? Il est dans la pièce d’à côté, en bonne compagnie! La DRPJ d’Ajaccio nous a envoyé deux inspecteurs ce matin. Ils prennent l’affaire en main. Visiblement, Cervone Spinello possédait quelques appuis et son assassinat fait du bruit. Alors nous, la brigade de proximité, on tient la chandelle, ou plutôt le tuyau d’arrosage d’ailleurs, vu qu’ils ont carrément l’air de craindre l’incendie.
Le gendarme crut s’en tirer ainsi, pouvoir à nouveau déplier son journal, mais Clotilde s’était déjà avancée, posant la main sur la poignée de la pièce où Orsu était interrogé. Cadenat paniqua d’un coup.
— Madame Baron, non…
Il pesta, jeta son journal en boule tout en renversant son Corsica Cola.
— C’est interdit d’entrer! Les deux grands chefs sont en train de le cuisiner.
Clotilde planta ses yeux dans les siens.
— Je suis son avocat!
Ça n’eut pas l’air d’impressionner le gendarme rugbyman.
— Ah? Depuis quand?
— A l’instant! D’ailleurs mon client n’est pas encore au courant.
Cadenat hésita. Clotilde Baron ne bluffait pas, il connaissait sa profession depuis sa déclaration, il y a dix jours. Après tout, que l’irruption de cette avocate dans la salle d’interrogatoire puisse foutre un peu le bordel dans le plan des flics d’Ajaccio ne le dérangeait pas plus que ça.
— Démerdez-vous avec eux, conclut-il. Et si les Unités spéciales de la Corse-du-Sud ne vous virent pas, bon courage… Votre client n’est pas le témoin le plus bavard que l’île ait porté. Il élève même l’omerta à un niveau qui touche au sublime: d’après les premiers éléments de l’enquête, il n’a jamais prononcé plus de trois mots à la suite depuis qu’il est né.
Clotilde pénétra dans la pièce. Orsu lui faisait face. Les deux flics, costume gris et cravate molle, lui tournaient le dos. Ils pivotèrent de façon synchrone, surpris comme des joueurs de poker dans un saloon alors que la porte battante vient de voler, tout juste s’ils ne renversèrent pas la table en bouclier tout en sortant leurs flingues.
Rapides… Pas assez!
Clotilde fut la première à dégainer.
— Maître Idrissi!
Elle leur colla sa carte sous le nez, une carte où elle s’appelait maître Clotilde Baron, mais ils ne la lurent pas; le titre et le nom avaient fait leur effet.
Le plus vieux des deux, celui qui portait de fines lunettes rectangulaires, se reprit.
— A ma connaissance, monsieur Romani n’a pas fait mention d’un quelconque avocat.
Pour voir? Renchérir, immédiatement!
Orsu restait cloîtré dans une attitude toujours aussi inexpressive, mais elle profita d’un vague mouvement de sa main pour triompher.
— Eh bien maintenant, c’est le cas! Deux précisions, deux précisons importantes. La première est que monsieur Orsu Romani, mon client dorénavant, se trouve également être mon demi-frère. La seconde, elle va de soi, mon client est innocent.
Les deux précisions laissèrent un blanc.
Ça faisait beaucoup d’un coup.
Le nom d’Idrissi, d’abord. Les deux inspecteurs disposaient d’un coupable idéal, un demeuré déjà inculpé, les circonstances l’accablaient, personne n’allait prendre la défense d’un marginal quasi muet… Et voilà qu’il sortait de sa manche un avocat, un avocat dont le nom précisait le rang: un avocat de son sang!
Clotilde n’avait pas pour autant gagné la partie, elle connaissait la loi. Pour toute infraction relevant de la criminalité, l’avocat n’avait pas l’obligation d’assister au premier interrogatoire: l’instruction devait simplement le tenir informé du dossier. Il pouvait s’entretenir avec l’inculpé, seulement à l’issue de l’interrogatoire, pour une durée maximale de trente minutes. Face aux deux joueurs de poker, elle n’avait pas d’autre choix que de bluffer.
— Je suppose que vous avez eu le temps pour un premier interrogatoire avec mon client? J’aimerais pouvoir m’entretenir avec lui, seule.
— Nous n’avions pas terminé, avança le plus jeune des deux, celui qui portait un petit bouc.
Traduction: Ce salaud d’infirme ne nous a pas dit un mot depuis une heure qu’on le cuisine.
— Mon client vous parlera. Mon client vous parlera après que j’aurai eu une conversation avec lui.