Vous savez quoi?
Vous y étiez, mon visiteur du futur. Vous étiez dans mon rêve!
Oui, vrai de vrai, enfin pas vous, pas vous exactement, mais ce rêve bizarre se déroulait à votre époque, dans très longtemps! Pas dans dix ans, pas dans trente ans, dans plus longtemps encore, je dirais dans au moins cinquante ans.
Nicolas se tient toujours devant moi. L’air emmerdé.
— Clo, tout le monde t’attend. Papa va pas…
Papa?
J’ai raté un épisode? Papa a changé ses plans?
Mon regard glisse un instant sur la lune dans le ciel, le reflet de sa jumelle dans la mer, et je me mets à écrire plus vite encore; il ne faudra pas m’en vouloir, mon lecteur adoré, si je n’ai pas le temps de terminer une de mes phrases, si un de mes mots reste en suspens, si je vous laisse à quai. C’est que papa m’aura attrapé, m’aura arraché le bras et que j’aurai été obligée de le suivre en laissant là mon carnet et mon stylo. Alors je vous fais un bisou tout de suite et vous dis à bientôt si on n’a pas le temps tout à l’heure pour les embrassades.
Et je continue.
Devant moi, Nicolas fait une drôle de tête, à croire que pendant mon rêve, une sorte d’apocalypse est tombée sur l’île, qu’une météorite s’est écrasée en plein au milieu de la bergerie, qu’un tsunami a déraciné le grand chêne.
Vite… Ne pas me disperser ou mon rêve va filer…
Mon rêve se passe juste à côté, mais dans très longtemps, plage de l’Oscelluccia, j’ai reconnu les rochers, le sable, la forme de la baie. Ils sont toujours pareils. Pas moi, moi, je suis devenue vieille. Une mamie! Pas le reste non plus. Dans les rochers rouges ont poussé des bâtiments bizarres, construits avec des matières étranges, presque transparentes, comme dans les films de science-fiction, un peu comme ceux que dessine maman. Il n’y a que la piscine qui ressemble à ce qu’on connaît aujourd’hui, une grande piscine et moi je trempe mes vieux pieds ridés dedans.
J’accélère, OK, j’accélère, j’entends des pas, ceux de papa.
Dans mon rêve du futur, Natale est là aussi. Dans la piscine, il y a des enfants, peut-être que ce sont les miens, mes enfants, ou mes petits-enfants, je n’en suis pas sûre. Tout ce que je sais, c’est que je suis heureuse, qu’il ne manque personne autour de moi, que tout le monde est là, comme si en cinquante ans rien n’avait changé, comme si personne n’était mort, comme si au bout du compte, le temps qui passe, peut-être qu’il est innocent, peut-être qu’on se trompe en l’accusant, en le traitant d’assassin…
Son regard glissa sur le vide.
Le journal se terminait par ce mot.
Assassin
Il le relut une dernière fois puis il referma le cahier.
54
Le 23 août 2016, 10 h 30
Clotilde était déjà venue, mais de nuit.
De nuit, guidée par Orsu.
De jour, elle n’avait aucune idée de comment retrouver la cabane de berger. Ses repères étaient flous, passer une rivière, grimper en pente raide ensuite, traverser une interminable garrigue.
Elle tournait dans le maquis depuis d’interminables minutes, après avoir garé la voiture au pied du sentier menant à la Casa di Stella, à l’endroit même où elle avait attendu Orsu à minuit; portières ouvertes, les clés sur le contact, elle s’en foutait. Elle avait laissé les flics en plan à la gendarmerie de Calvi.
Campa sempre
Elle n’avait rien pu tirer de plus d’Orsu, mais peu importait, elle avait appris l’essentiel. Sa mère était vivante!
Même si elle l’avait vue mourir sous ses yeux, même si Orsu n’avait rien expliqué. Son demi-frère avait seulement confirmé sa certitude depuis qu’elle avait remis les pieds en Corse; ce secret qu’elle portait au fond d’elle, depuis toujours.
Elle est vivante.
Elle l’attendait.
Dans cette cabane de berger.
Elle grimpa sur un petit monticule d’où on distinguait la cour de la bergerie d’Arcanu, une centaine de mètres plus bas, s’arrêta.
Tiens-toi quelques minutes sous le chêne vert, avant qu’il fasse nuit, pour que je puisse te voir.
Je te reconnaîtrai, j’espère.
Bien entendu, sa mère s’était cachée quelque part dans la montagne pour l’observer, s’y cachait encore; de n’importe quel point sur les hauteurs de la montagne, dans le maquis, les genêts et les bruyères qui lui arrivaient à la hauteur de la taille, on pouvait voir sans être vu, on pouvait entendre sans être entendu, espionner sans être soupçonné. Bêtement, elle avait imaginé qu’une fois sur place, en plein jour, elle se souviendrait, qu’elle reconnaîtrait les ombres de la nuit, qu’elle retrouverait des repères, la forme d’une pierre, la courbe d’un tronc, la griffure d’un églantier. Impossible. Impossible de se repérer dans ce labyrinthe de châtaigniers et de chênes encerclés de genêts, d’arbousiers, de bruyères. Ce maquis à perte de vue dont le parfum lui faisait tourner la tête.
Elle allait renoncer, redescendre, retourner à Calvi, à peine cinq minutes pied au plancher, pour convaincre les flics d’Ajaccio de lui accorder un second entretien, leur faire accepter de laisser Orsu sortir de la gendarmerie, avec elle; qu’il la guide comme l’autre nuit. Même si c’était la plus ridicule des illusions. Son demi-frère était incarcéré pour meurtre. Avant d’obtenir une commission rogatoire du juge d’instruction et qu’il accepte d’organiser une reconstitution, il faudrait des semaines.
Elle allait abandonner lorsqu’elle la vit.
Une tache, une tache pourpre perdue entre les baies d’arbousier.
Une goutte de sang.
Puis une autre, un mètre plus loin, tombée dans la terre sèche cette fois. Une troisième, collée au tronc d’un cèdre. Comme si un Petit Poucet, à court de miettes de pain ou de cailloux blancs, s’était tailladé les veines.
Pour lui indiquer le chemin?
Instinctivement, elle suivit le sentier sanglant. Une nouvelle fois, elle se sentait stupide. Il pouvait s’agir de n’importe quel animal blessé, un renard, un sanglier, un cerf. Elle passa son doigt sur les traces écarlates. Le sang était encore frais.
Qu’allait-elle encore imaginer? Qu’un inconnu, quelques minutes avant elle, avait voulu rejoindre la cabane de berger? Un inconnu qui perdait son sang et qui, pourtant, voulait la devancer? Ça n’avait aucun sens. Elle réfléchissait tout en suivant la piste dans le maquis; les feuilles de bruyère semblaient avoir été écartées, quelques branches étaient brisées.
A moins que ce ne soit l’inverse? pensa-t-elle d’un coup. A moins que l’inconnu blessé ne soit pas monté à la cabane, mais en soit redescendu! Peu importait, plus elle suivait les traces et plus elle se persuadait qu’elles la mèneraient dans cette clairière où elle s’était retrouvée il y a trois jours, où Orsu l’avait laissée, où Franck l’avait rejointe; son mari connaissait le chemin lui aussi, sans qu’elle comprenne ni pourquoi ni comment, mais il restait injoignable depuis ce matin, malgré ses appels incessants.
Des sonneries interminables.
Un répondeur.
Je t’en prie, Franck, rappelle-moi.
Rappelle-moi.
Rappelle-moi.
Plus tard, se poser ces questions plus tard.
Campa sempre
C’est tout ce qui comptait. Elle devait avancer. Elle se souvenait de quelques détails désormais, de repères, un sentier en pente plus douce, un maquis qui s’éclaircissait, un grand chêne-liège. Elle marcha encore quelques mètres, les traces de sang qui la guidaient étaient de plus en plus rapprochées; soudain le maquis s’ouvrit et la cabane de berger apparut.