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Le cœur de Clotilde faillit exploser.

Mon Dieu!

Son estomac se souleva, elle déglutit, résista à l’envie de se retourner, de s’enfuir en courant. Le Petit Poucet se tenait là, allongé: il ne s’était pas coupé les veines pour la guider.

On l’avait poignardé! Une immense tache brune inondait son flanc droit.

Il était mort, sans doute depuis de longues minutes, gisant parmi les pétales flétris du tapis de cistes mauves et blancs. Si Clotilde n’avait pas suivi sa piste sanglante, elle aurait pu croire qu’il dormait.

Elle s’approcha. Hésita à se pencher. Hésita à parler.

— Pacha?

Un harpon était planté dans le cou du labrador. Ce chien qui portait le nom d’un autre, celui qui avait bercé sa jeunesse. Comme si on avait voulu l’en priver une seconde fois.

La porte de la cabane était ouverte.

Des guêpes bourdonnaient autour du cadavre, cherchant déjà à s’inviter au pique-nique des charognards. Clotilde s’avança vers le bâtiment de pierre. De nuit, elle n’avait pas eu le temps de remarquer l’épais verrou qui barrait la porte de bois, une serrure métallique de cachot d’un château médiéval, aussi infranchissable que les barreaux scellés à l’unique fenêtre, doublement close par un imposant volet de chêne massif.

La prison de pierre était habitée. Quelqu’un s’y tenait. Quelqu’un y pleurait.

Sa mère se terrait-elle là? Emmurée? Vivante?

Clotilde entra. Tremblante.

Toute cette scène, tout ce qu’elle vivait depuis cinq jours défiait l’imagination. Elle découvrit un lit. Une table de bois. Quelques fleurs séchées. Un poste de radio. Des livres, des dizaines de livres entassés sur les étagères de bois, posés par terre, diminuant la taille de la pièce, pourtant exiguë, presque de moitié.

Et dans un coin, lui tournant le dos, une vieille femme courbée sur un tabouret.

De longs cheveux gris cascadaient jusqu’à ses reins, comme une sage grand-mère qui en ôtant un ruban dans ses cheveux révèle combien jadis elle fut belle; le dévoile à son miroir, à ses petits-enfants, à un ancien amant.

Rien de tel dans cette pièce unique.

La vieille femme, presque agenouillée, se confiait à un coin de pierre, à l’angle froid et sombre de deux murs aveugles. Comme une enfant punie, ce fut l’image qui vint à Clotilde. Une enfant punie qu’on a oubliée, une vie entière, que personne ne viendra jamais chercher, mais qui restera là, vieillira là, parce qu’elle est obéissante et qu’on lui a ordonné de ne pas bouger.

— Maman?

Lentement, la vieille femme pivota.

Des marques de sang maculaient ses mains, ses bras, son cou.

— Maman?

Le cœur de Clotilde battait à en faire exploser sa poitrine. Etait-ce seulement possible? Une autre image s’imposait devant ses yeux, celle qui l’obsédait depuis toutes ces années, celle du corps de sa mère, vingt-sept ans plus tôt, lui aussi ensanglanté. Avant qu’un rocher ne l’écrase. Et pourtant sa mère se tenait devant elle, vivante, malgré les apparences et malgré les évidences.

Cela ne pouvait pas être autrement.

Enfin la vieille femme se retourna.

Clotilde savait, le ressentait, c’était elle.

Maman?

Mais cette fois, les mots restèrent bloqués dans sa gorge.

La vieille femme qui la regardait, les yeux implorants, implorant son pardon, avait plus de quatre-vingts ans mais restait belle, digne, fière. Toutes ces années, ô combien elle semblait avoir souffert.

Mais cette vieille femme n’était pas sa mère.

III

SEMPRE GIOVANU

55

Le 23 août 2016

On aurait dit des frères jumeaux qui n’ont pas vieilli à la même vitesse. Le premier avait un col roulé autour du cou et le second un tatouage de serpent jusqu’à l’omoplate, le premier avait de grosses lunettes de myope sur le nez et le second un piercing d’argent qui lui transperçait la narine. Le premier avait enfilé un costume élimé de velours côtelé vert bouteille et le second un jogging rouge et blanc, aux couleurs d’Ajaccio, un peu trop moulant.

Frères Castani, occasions et pièces détachées, précisait l’annonce.

Le col roulé était venu avec le camion, le tatoué avec la caisse rouge.

Le col roulé comptait les billets, le tatoué soulevait le capot cabossé.

— Pour 1 500 euros, fit-il en essuyant ses mains sur son jogging immaculé, faut pas vous attendre à traverser le continent avec.

Le client n’était pas bavard, mais il payait cash. Il avait juste exigé un rendez-vous discret, sur le parking du réservoir d’eau, en lisière de la forêt de Bocca Serria. Après tout, ce n’était pas pour déplaire aux frangins Castani: pas de contrôle technique, pas de carte grise, pas d’immatriculation, juste quelques billets échangés contre une antiquité à peine encore en état de rouler.

Le col roulé glissa les billets dans sa poche.

— Vous ferez gaffe, quand même… La voiture a dormi dans la casse depuis des années, je voudrais pas que vous vous plantiez.

Le tatoué referma le capot.

— J’ai vérifié ce que j’ai pu, la direction, le parallélisme, les freins, ça devrait tenir un petit moment. Mais évitez de vous faire arrêter!

Il tendit les clés.

— A vous de jouer.

Le tatoué cligna un œil au col roulé et les deux frangins remontèrent dans le camion sans poser davantage de questions. D’habitude, lorsqu’ils vendaient de vieilles pièces de collection, c’était pour des bricoleurs, des mécanos amateurs, des accros au tuning. Mais visiblement, le client, la mécanique, ça n’était pas son truc. Le tatoué accéléra alors que le col roulé regardait le type disparaître dans le rétroviseur. Après tout, les frangins Castani se foutaient de ce qu’il ferait de cette antiquité.

Il attendit que le camion des frères Castani disparaisse derrière le Cap Cavallo et observa un moment la voiture, presque incrédule. En quelques heures sur Internet, sur n’importe quel site d’annonces, en Corse comme ailleurs, on pouvait dénicher ce que même le génie d’une lampe merveilleuse n’aurait pas pu vous rapporter. Il s’avança jusqu’au 4 × 4 garé derrière les pins laricio, dans la forêt. Il n’avait pas choisi par hasard le lieu de rendez-vous avec les ferrailleurs: le coin était isolé, avec la possibilité de se garer en retrait. Il ouvrit la portière du 4 × 4 et attrapa le cahier sur le fauteuil passager, puis le posa sur le siège avant de la voiture qu’il venait d’acheter.

Histoire de s’entraîner.

Le plus difficile était à venir.

Il ouvrit le coffre du véhicule tout-terrain garé sous les pins, écarta quelques branches sans se soucier de la piqûre des épines, et se pencha.

— On change de carrosse?

Elle écarquilla les yeux, étira ses bras et ses jambes, ankylosée d’avoir attendu des heures. Elle huma l’odeur de pin.

«On change de carrosse?» avait-il dit.

Pour quelle raison?

Elle était courbaturée, presque paralysée d’être restée recroquevillée dans le coffre du véhicule tout-terrain. Il l’aida à sortir, à marcher quelques pas. Elle ne comprenait pas ce changement de voiture, avançait en aveugle. Ses yeux clignaient face à la lumière, peinant à affronter le plein soleil.