Petit à petit, ils s’habituaient.
Alors, elle vit la voiture; pile devant elle.
Une Fuego rouge. Modèle GTS.
Il sentit les jambes de la femme qu’il épaulait chanceler. Il la retint, il avait anticipé sa surprise.
— Cela vous rappelle des souvenirs, madame Idrissi?
56
Le 23 août 2016, 11 heures
Cette vieille femme n’était pas sa mère.
Elle fixait Clotilde, le visage couvert d’un sang qui coulait encore; à moins que ce ne soient des larmes, teintées de rouge à zébrer les hématomes tuméfiés. Elle les essuyait à l’aide de ses longs cheveux gris, telle une Marie Madeleine pécheresse.
Non, pensa Clotilde tout en puisant dans ses souvenirs, la femme en pleurs devant elle ne pouvait pas être sa mère.
La femme devant elle était plus vieille. Une génération plus vieille.
La femme devant elle était Lisabetta, sa grand-mère.
Un mystère, un leurre, un malheur de plus.
Clotilde n’eut pas le temps de s’interroger davantage, la cabane de berger fut soudain plongée dans l’ombre, comme si l’on avait tiré un rideau noir devant la porte. Clotilde se retourna; elle ne se trompait pas, ou peu, ce n’était pas un rideau mais une robe noire qui obscurcissait la pièce. La robe de sorcière de Speranza, dont l’ombre transformait la pièce en caverne, pour que rats, araignées et scarabées sortent de chaque fissure entre les pierres pour saluer son arrivée.
Speranza s’adressa à Lisabetta, ne prêtant aucune attention à la présence de Clotilde.
— Ils ont emmené Orsu. Il n’y a plus personne.
Qui ça, ils? hurla une voix dans la tête de Clotilde.
— Elle a tué Pacha, continua Speranza.
Qui ça, elle?
Les mots cognaient dans son crâne. Peut-être que les sorcières communiquent par télépathie, peut-être que si elle pensait très fort à sa question les sorcières lui répondraient.
— La porte était ouverte quand je suis arrivée, fit Lisabetta.
— Qui? demanda doucement Clotilde. De qui parlez-vous?
Aucune réponse.
Peut-être que les sorcières sont sourdes. Peut-être que les fantômes n’ont pas de sonotone.
Clotilde hurla, cette fois.
— Où est ma mère? Elle est vivante, m’a dit Orsu! Campa sempre. Où est ma mère?
Lentement, Lisabetta se leva. Clotilde crut qu’elle allait lui répondre, mais ce fut la voix de Speranza qui résonna dans la cabane de berger.
— Pas ici, Lisa. Pas ici. Si tu veux lui parler, parle-lui en bas.
Lisabetta hésitait. La sorcière insista.
— Cassanu va rentrer. L’ambulance le déposera avant midi à Arcanu. Rien n’est prêt, Lisa. Rien n’est prêt.
Rien n’est prêt.
Clotilde n’avait pas compris, sur le coup.
Elles étaient redescendues toutes les trois en silence vers la bergerie d’Arcanu, sans échanger un mot. Les vieilles femmes marchaient vite, presque plus vite que Clotilde. Elles semblaient connaître chaque branche où accrocher leurs mains ridées, chaque roche sur laquelle appuyer leur pied. Leurs jambes étaient habituées et leurs corps maigres n’avaient jamais été si légers à porter.
Rien n’est prêt.
C’était presque une panique. Tour à tour, elles consultaient la montre à leur poignet. Dès qu’elles furent arrivées, les deux femmes semblèrent oublier Clotilde. L’avocate se contenta de les suivre, se sentant inutile, telle une invitée arrivée trop tôt et qu’on laisse en plan pour achever les préparatifs. Directement, les deux femmes filèrent dans la cuisine.
Lisabetta ouvrit le réfrigérateur.
— Figatellu aux lentilles.
C’étaient les premiers mots qu’elle prononçait depuis près de trente minutes. Speranza ne répondit pas, elle se contenta de se pencher vers les cageots de légumes et d’attraper les tomates et les oignons. Sa grand-mère avait déjà enfilé un tablier, sorti une planche à découper, déposé la panzetta et les figatelli.
Enfin, comme rassurée, elle se tourna vers sa petite-fille.
— Assieds-toi, Clotilde. Cassanu a passé plus de vingt-quatre heures à l’hôpital de Calvi. Forcément, il n’aura rien mangé, tu penses, leur jambon sous vide, leurs yaourts et leur purée… (Elle consulta la pendule.) Pas une fois en soixante-dix ans, Clotilde, pas une fois, lorsque Cassanu s’est assis à table, le repas n’était pas prêt.
Elle sourit tout en se lavant les mains.
— Tu as du mal à comprendre ça, ma chérie? Ça ne fonctionne pas comme ça à Paris. Mais ici c’est ainsi, et ce n’est même pas la faute des hommes, c’est nous qui les élevons ainsi, depuis qu’ils sont petits.
— Où est ma mère, Mamy? Où est Palma?
Lisabetta regarda encore l’horloge, puis saisit un immense couteau.
— Assieds-toi, je te dis, ma chérie. Je vais tout te raconter. Avant que ton grand-père arrive. Les femmes corses savent faire cela, je te rassure, s’occuper d’une maison et parler.
Lisa peut-être. Pas Speranza. La femme de maison découpait avec détermination la panzetta en lardons, les yeux baissés.
— C’est une longue histoire, Clotilde. C’est ton histoire aussi, même si elle a commencé bien avant que tu naisses.
Elle quitta son couteau des yeux pour les lever vers la sorcière qui triait d’un geste précis gras et viande, avant de continuer.
— Il y a cinquante ans, Speranza travaillait déjà à Arcanu, même si travailler n’est pas le bon mot. Elle habitait déjà ici, vivait ici et, comme aujourd’hui, s’occupait de tout avec moi, le ménage, le repas, le jardin, les bêtes. La fille de Speranza, la petite Salomé, est née à Arcanu, en 1948. Trois ans après ton papa. Salomé et Paul ont grandi ensemble, inséparables. (Elle fixa à nouveau Speranza, qui semblait uniquement concentrée sur la taille des dés de viande fumée qu’elle découpait.) Tout le monde savait ici qu’on finirait par les marier. C’était ainsi, c’était écrit… Plus les années passaient et plus Salomé devenait belle. Grande, brune, avec des cheveux qui lui arrivaient jusqu’à la taille. Des yeux de biche de la forêt d’Aïtone, une grâce de chevrette et un rire à faire se fissurer la citadelle de Calvi. Un conte de fées, ma chérie, Paul le prince, l’héritier de quatre-vingts hectares de maquis, et Salomé la jolie Cendrillon sans un sou, mais on se fiche de ça chez nous, seul compte le clan, peu importe le rang. Dès quinze ans, on les a fiancés. Oui, ma chérie, un conte de fées, il était une fois à la Revellata, Paul et Salomé se marieraient et ils auraient beaucoup d’enfants.
Elle s’arrêta. Son poignet ferme coupa en quatre parts strictement égales le figatellu.
Un nouveau regard à la pendule.
11 h 27
— Tout a basculé l’été 68, continua doucement Lisabetta, semblant avoir calculé la durée de son récit avec la même précision que celle de sa cuisson. Sans qu’on se méfie de quoi que ce soit. A vrai dire, quand ton père a commencé à flirter avec cette jeune touriste franco-hongroise qui campait dans ce champ qui allait devenir le camping des Euproctes, ça ne nous a pas vraiment inquiétés. Les Corses ici chassent l’hirondelle de Corse l’hiver et celle du continent l’été. Comme les autres filles, fin août, Palma serait repartie. Paul allait pleurer un peu devant le ferry, mais une semaine après, c’en serait terminé. C’est ce que je croyais, c’est ce qu’on croyait tous. Pourtant, ils se sont écrit. Si tu savais, ma chérie, comme j’ai eu envie de jeter au feu ces lettres tamponnées de Paris que le facteur montait à Arcanu. Si je l’avais fait, ma belle, bien entendu, tu ne serais pas là à m’écouter, c’est étrange de te dire ça, mais tant de drames et tant de morts auraient été évités. Si tu savais, ma pauvre chérie, combien de fois je me suis maudite de ne pas les avoir brûlées. (Elle délaissa un instant les lentilles qu’elle triait pour prendre doucement la main de sa petite-fille.) Paul a rejoint Palma une première fois à Paris, à Noël, en 69, puis une autre fois à Pâques, puis à l’Ascension, puis il est resté là-haut et on ne l’a pas revu de l’été, il l’a passé dans les Cyclades, il nous envoyait des cartes de Naxos, de Sifnos, de Santorin, comme pour rendre notre île jalouse, il s’imaginait peut-être qu’on ne l’était pas déjà assez. C’était fini, on l’avait tous compris. Tous sauf Salomé. La pauvre malheureuse, on était tous conscients que jamais elle ne parviendrait à oublier Paul. Et que même si elle essayait, son amoureux d’enfance revenait chaque été, avec sa femme d’abord, avec sa femme et son garçon ensuite, dès l’été 71, avec sa femme, ton frère et toi, dès l’été 74; puis tous les autres étés qui ont suivi. On vous accueillait à Arcanu, on faisait bonne figure, j’apprenais même à ta mère à cuisiner les figatelli, les fiadone et le civet de sanglier. Speranza allait cueillir avec elle les herbes, l’origan, la menthe, l’angélique. On l’accueillait avec hospitalité parce qu’elle était de la famille, même si elle nous avait volé notre fils, même si on lui en voulait, même si au fond, rien que pour ça, on ne l’a jamais aimée.