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Elle s’inquiéta de l’heure, 11 h 32, lâcha la main de Clotilde et versa les lentilles dans une marmite remplie d’eau bouillante. Speranza épluchait les oignons sans laisser paraître la moindre émotion.

— Chaque été, continua Lisabetta en évitant de regarder Speranza, Salomé s’éloignait pour pleurer. C’était une fille fière, alors elle préférait se cacher pour ne pas voir Paul embrasser sa femme sur la plage de l’Alga. Pour ne pas le voir jouer avec ses enfants. Pour ne pas se crever les yeux face à ce bonheur qui aurait dû être le sien. C’est pour cela, ma chérie, que tu ne l’as presque jamais vue. (Elle versa les lardons et les oignons dans une poêle, ajouta de l’huile d’olive.) Mais le temps était l’allié de Salomé, du moins c’est à cet espoir qu’elle s’accrochait. Entre les Pénélope et les salopes, ce sont toujours les premières qui finissent par triompher.

Le mot «salope» dans la bouche de la vieille Lisabetta fit sursauter Clotilde. Quelle haine fallait-il qu’éprouve sa grand-mère pour employer un terme aussi grossier? Speranza ponctuait les mots par le bruit des assiettes qu’elle empilait.

— Après une dizaine d’années, poursuivit Lisabetta, tous les atouts de Palma se sont envolés. Tout ce qui avait séduit ton père. L’inconnu, la différence, l’exotisme, appelle ça comme tu veux. Pschitt… C’est toujours ainsi ici. Les Corses deviennent marins, professeurs, commerçants, pour partir, parce qu’ils sont jeunes, qu’ils ont l’impression d’étouffer sur leur île. Ils cherchent à mieux respirer ailleurs, d’autres odeurs, mais au bout du compte, seuls restent les parfums de l’enfance. Vois-tu, ma chérie? Sa princesse austro-hongroise, à la place d’un palais, l’avait condamné à habiter un pavillon dans une banlieue de Normandie. Avec un jardin de quatre cents mètres carrés, quand ici quatre-vingts hectares de maquis l’attendaient. La vue sur les champs de maïs au lieu de celle sur la Méditerranée, et je ne te parle pas du soleil, des amis d’enfance, ou de son métier de vendeur de gazon. Alors oui, la Corse lui manquait, mais il était coincé, et forcément, inconsciemment, c’est à Palma qu’il le reprochait.

Elle contrôla la cuisson sur le feu, ajouta les tomates coupées, puis doucement, reprit la main de Clotilde.

— Je ne sais rien de plus ma chérie. Est-ce ton père qui a fait signe à Salomé? Est-ce elle qui s’est rapprochée? Je suis incapable de te dire quel été ils se sont reparlé, quel été ils se sont à nouveau embrassés, quel été ils se sont à nouveau aimés, si c’était le même jour ou si cela a pris des années (elle leva brièvement les yeux vers Speranza). Je suis même incapable de te dire si ton père était sincère, s’il aimait encore ou non ta mère, s’il aimait à nouveau Salomé, je ne sais rien de cela, personne n’en savait rien, ni moi ni Speranza, lorsqu’à Noël 1988 Salomé s’est jetée du phare de la Revellata. Le docteur Pinheiro nous a pris à part et nous a dit que Salomé s’en sortirait, qu’elle n’avait rien, que les genêts avaient amorti sa chute… mais qu’il fallait pourtant qu’elle passe des examens complémentaires, pas pour elle a-t-il précisé, pas pour elle mais pour le bébé. C’est pour le bébé qu’il s’inquiétait.

Speranza s’essuya le coin des yeux avec son tablier, éloignant les épluchures d’oignon et de tomates.

— Salomé était enceinte. Il était trop tard pour avorter, le bébé s’était accroché. Il est né, le 5 mai 1989. Il est venu au monde sans un cri, un bras, une jambe et la moitié du visage sans vie. Alors Salomé a adopté une autre stratégie, celle de la fille-mère qui n’a plus rien à perdre, encore moins son honneur, mais qui ose tout pour sauver celui de son fils. Cet été-là, pour la première fois, Salomé ne s’est pas cachée. Elle s’est montrée à la plage, a posé sa serviette à un mètre de celle de ta mère, a dégrafé son haut au prétexte de donner le sein à son fils; elle a arpenté le marché du port de Stareso, en robe légère, allant jusqu’à faire rouler sa poussette sur les escarpins de Palma. Bien entendu, ta mère savait qui était Salomé. Bien entendu, elle savait qui était le père du bébé. Oui, cet été 89, sans que tu la remarques vraiment du haut de tes quinze ans, Salomé a poussé ta mère à bout, et cela a fonctionné, sans doute au-delà de ses espérances.

11 h 36

Lisabetta ajouta les figatelli dans la poêle frémissante, saupoudra de thym, fit tomber une demi-feuille de laurier.

— Ta mère a pris un amant…

Clotilde allait protester, non, Mamy, cela ne s’est pas déroulé ainsi, il ne s’est rien passé entre Natale Angeli et ma maman, mais sa grand-mère cogna le faitout contre le gaz, provoquant un son de gong qu’elle imagina destiné à la faire taire.

— Salomé avait placé ton père devant ses responsabilités. Elle serrait le petit Orsu entre ses seins, dans une écharpe enroulée autour de sa taille. Désormais, c’était gosse contre gosses, femme contre femme, Corse contre continent. Ta mère portait le nom d’Idrissi, sept lettres au bas d’un registre de mairie, mais tout le reste, tout ce que le nom d’Idrissi représentait, c’est Salomé qui le possédait.

Une pensée fila dans le cerveau de Clotilde. Que papa, cet été 89, ait pu imaginer les abandonner, les laisser repartir sur le continent avec maman et rester là, à Arcanu, à élever un autre enfant, à fonder une autre famille.

Lisabetta déboucha une bouteille de vin, Clos Columbu, 2007.

— Tout a basculé en 1968, le 23 août, le jour où Palma a planté sa tente sur la Revellata. Tout devait forcément se rejouer ce jour-là.

Elle goûta le vin, grimaça, avant de continuer.

— Ta mère possédait encore l’avantage, je te rassure. Ton père était un homme de devoir. Jamais il ne vous aurait abandonnés. Jamais il n’aurait laissé votre mère prendre le ferry avec vous. Seule. Sans lui… Palma allait gagner, comme chaque année. Ce 23 août, il avait décoré la table de roses jaunes, alors que les autres années elles étaient rouge passion. Le jaune, dans le langage des roses, signifie la demande de pardon, pour une faute, une infidélité. Le jour de la Sainte-Rose, avec ton père, elle irait déguster le menu gastronomique à la Casa di Stella, ils y passeraient la soirée, la nuit, ils se réconcilieraient, pour un an, jusqu’au prochain été. Salomé n’avait pas le choix, elle devait tout miser, ce soir-là. Je suppose que tu te souviens de ce dernier soir, ma chérie, nous étions une quinzaine à table, des amis, des cousins, à prendre l’apéritif avant d’aller au concert de polyphonies à l’église Santa Lucia de Prezzuna. Mais tu ne peux pas connaître la suite, tu étais sortie de table, tu t’étais endormie sur un banc, ta musique dans les oreilles.