Clotilde se souvenait de ces derniers instants. Son cahier ouvert, le rythme fou de la Mano Negra, les cris dans la cour auxquels elle n’avait pas prêté attention.
— Lorsque Salomé est arrivée dans la cour d’Arcanu, portant dans ses bras le bébé, nous avons tous eu le souffle coupé.
Il y eut un silence. Lisabetta semblait hésiter à continuer. Lentement, Speranza se leva et marcha vers la pièce voisine. Lorsqu’elle revint, elle se contenta d’écarter les déchets de viande d’un revers de manche et posa un cadre sur la table. Sans un mot. C’était un portrait. Une femme, très belle. La peau légèrement hâlée. Les yeux noirs, effilés, glissant vers un nez fin, droit, un peu trop saillant, comme une fière ligne de crête tombant brusquement en cascade sur sa bouche entrouverte.
Salomé, forcément. Clotilde fut troublée par cette inconnue dont le visage, la silhouette lui semblaient étonnamment familiers. Lisabetta leva son couteau, qu’elle pointa vers la photo.
— Oui, ta mère et Salomé se ressemblaient. C’est sans doute pour cela que ton père l’a remarquée, lors de cet été 68. Mêmes yeux, même taille, même sourire, même grâce, mais avec ce supplément de mystère.
Clotilde fixait le portrait. Des images remontaient à la surface, des images qu’elle avait presque effacées, celles de la seule fois où elle avait vu Salomé, la veille de l’accident, avec son père, au phare de la Revellata. De dos, jamais de face.
11 h 42
Lisabetta, d’un geste ferme de la main, mélangeait les lardons de panzetta, les figatelli coupés, les oignons, le thym, les tomates, tenant la spatule de bois d’une main, ajoutant l’huile de l’autre. Elle sembla un moment se concentrer sur la cuisson puis, enfin, baissa le gaz sous la poêle et se retourna vers Clotilde.
— Oui, ma chérie. Nous avons tous eu le souffle coupé. Ta mère a dû interpréter notre silence comme un soutien à Salomé, mais je crois qu’avant tout, c’était de la surprise. Salomé avait décidé de jouer le tout pour le tout, pour faire comprendre à ta mère qu’elle n’était pas à sa place ici, à Arcanu, qu’elle ne l’avait jamais été. Qu’aussi belle soit-elle, Palma pouvait être répudiée, remplacée par une autre. Jusqu’à présent Salomé, pour reconquérir ton père, avait lutté robe contre robe, bikini contre bikini, peau contre peau, pour prouver qu’elle pouvait être aussi jolie. Mais ce soir-là, elle avait poussé plus loin encore la provocation. Lorsqu’elle s’est avancée dans la cour de la bergerie d’Arcanu, Salomé portait la même coiffure que celle de ta mère, un chignon tenu à l’arrière par un ruban noir, le même maquillage, le même trait sombre sur les lèvres, le même bracelet, le même collier rubis, le même parfum, Imiza, aux senteurs d’immortelles. Ta mère avait dû rester plus d’une heure devant le miroir pour être la plus belle ce soir-là à la Casa di Stella, pour plaire à ton père… et Salomé avait produit exactement les mêmes efforts. Mèche pour mèche. Trait pour trait. Salomé avait même osé pousser encore plus loin l’insolence. Tu t’en souviens forcément, Clotilde, ce soir-là, ta mère portait une robe Benoa, noire à roses rouges, celle que ton père avait achetée à Calvi. Salomé portait la même! Elle avait dépensé près de 300 francs, je l’ai appris ensuite, pour posséder une tenue identique à celle de sa rivale, pour montrer à Paul que dans cette robe courte et décolletée elle pouvait être tout autant séduisante. Excitante même. Salomé, dès son arrivée, a confié le bébé à sa grand-mère, sans dire un mot à Speranza. Les conversations se sont stoppées d’un coup, et pourtant il en faut pour faire taire quinze Corses qui ont déjà vidé cinq bouteilles de Clos Columbu. Seul Cassanu a osé s’exprimer. «Assieds-toi, Salomé. Assieds-toi.» Il s’est levé et a tiré une chaise, juste entre lui et moi.
Clotilde observa par la fenêtre de la cuisine la cour vide de la bergerie, la pergola, le grand chêne vert. Elle ne parvenait pas à croire que tout s’était joué ici, ce 23 août 1989, en quelques minutes, alors qu’elle dormait, parce qu’elle avait espionné son frère toute la nuit la veille, parce qu’elle aimait s’isoler, parce qu’elle détestait ces réunions de famille interminables. Derrière elle, Speranza se leva pour jeter les détritus à la poubelle puis retourna s’asseoir, tablier au cou et couteau à la main, écoutant silencieusement la suite du récit de Lisabetta.
— C’était une telle provocation, ma chérie. Une telle humiliation pour Palma. Nous n’avions rien prémédité, nous n’avons rien fait pour l’empêcher. J’y ai même participé, pour tout t’avouer, j’ai servi un verre de vin à Salomé. Comment ta mère pouvait-elle réagir face à cette fille qui venait prendre sa place, comme si elle n’existait pas, comme si elle n’avait jamais existé? Cette fille qui la lapidait sans avoir besoin de lui jeter un seul mot? Qu’est-ce que ta mère pouvait dire, ma chérie? Se taire? Comme nous tous? Tu te souviens d’elle, Clotilde, se taire, ce n’était pas vraiment son caractère. Ta mère s’est levée, je m’en souviens comme si c’était hier, je me souviens de chaque mot, chaque souffle, chaque bruit. Nous avons tant pesé chacun d’eux depuis, tu peux me croire, il ne s’est pas passé une journée sans que j’y repense, sans que je me demande si nous n’avons pas fait alors la plus grande folie de notre vie…
Clotilde tremblait de froid. Même assise sur sa chaise, la tête lui tournait. Pour rétablir son équilibre, elle posa ses doigts glacés sur le carrelage immaculé du mur le plus proche. Speranza, dans son dos, serrait le couteau entre ses mains. Lisabetta se tenait toujours debout devant les fourneaux.
— Ta mère a poussé sa chaise, continua-t-elle, s’est tournée vers ton père et simplement lui a demandé: “Dis-lui de partir.”
«Ton père n’a pas répondu, alors ta mère a répété, plus fort: “Dis-lui de partir.”
«Tous les cousins, toute la famille, tous les amis le regardaient. Tous hostiles à ta mère. Tous contre lui s’il prenait son parti. “Ne me demande pas ça, Palma. — Je suis ici chez moi. Dans ma famille. Dis-lui de partir.”
«Je me souviens encore du silence, ma pauvre Clotilde. Même les oiseaux, même le vent dans les branches du chêne s’étaient tus. Ton père a mis un temps fou à répondre. Comme si sa vie en dépendait. Elle en dépendait, d’ailleurs. Enfin, il a dit: “S’il te plaît, Palma. Ce n’est facile pour personne. On doit tous faire des efforts.”
«Quand je revois le visage de ta mère, j’y vois de la fureur. On l’a tous vu, à cet instant-là, ce regard de fureur. De haine. Cela a joué. Cela a tellement joué. Seul ton père, je crois, ne s’en est pas aperçu. Perdre sa femme ne comptait pas alors, perdre Palma, il n’y pensait même pas. A ce moment-là, la seule chose qu’il avait peur de perdre était son honneur, son honneur devant les siens. Alors il a précisé: “On doit tous faire des efforts. Moi. Toi. Moi, ce soir, je laisse ma famille pour passer la soirée avec toi. — Un effort? Aujourd’hui?”
«Alors Palma a renversé la chaise devant elle, le vase de roses jaunes le plus proche et une bouteille de Clos Columbu. Peut-être as-tu à ce moment-là entendu quelques bruits, quelques cris? Peut-être t’es-tu réveillée?
Clotilde se revoyait, hausser les épaules, hausser le volume de son Walkman, repartir dans ses rêves.