Lisabetta coupa le feu sous la poêle, contrôla la cuisson des lentilles, commença à dresser la table. 11 h 57. Parfait.
— Il n’y eut plus beaucoup de mots prononcés ensuite, ma chérie. Quatre phrases, pas une de plus, toutes criées par Palma. Quatre phrases qu’on trouva normales sur le moment, quatre phrases auxquelles on s’attendait, quatre phrases qu’on espérait même. Ce fut après, ce fut après l’accident, lorsqu’on les a réécoutées, comme une bande qui n’en finit pas. Ce fut après qu’elles prirent un tel poids.
— Qu’a dit ma mère, Mamy?
— Quatre phrases, pas une de plus, je te dis… Et à chaque fois, elle s’éloignait d’un pas de plus dans la nuit qui descendait sur la montagne.
«Vas-y, à ton concert. Vas-y avec elle!
«Un pas.
«Je cède la place, puisque c’est ce que vous voulez. Ce que vous voulez tous.
«Un pas, et cette fois, elle s’est retournée.
«Mais je te préviens, n’emmène pas les enfants avec toi.
«Un dernier pas, avant de sortir de la cour.
«Tu m’entends, vas-y, vas-y avec elle. Mais ne fais surtout pas monter les enfants dans la voiture. Laisse-les en dehors de tout ça.
«Ma pauvre chérie, j’ai tant repensé à ces deux dernières phrases. Souvent je me suis dit que dans cette bergerie, face à nous, face au clan, Nicolas et toi, vous étiez tout ce à quoi ta mère pouvait s’accrocher, et que si la Corse lui reprenait son mari, jamais elle n’accepterait qu’elle lui prenne ses enfants. Son seul combat serait que vous restiez de son côté. Même si cette fille prenait sa place, lui volait tout, jamais elle ne toucherait à ses enfants! Voilà ce qu’après tout ce temps j’ai pensé, sans doute parce que je suis mère et que j’aurais réagi ainsi moi aussi. Voilà pourquoi, je crois, Palma a tant insisté pour que ton père et Salomé ne vous emmènent pas écouter les polyphonies.
Derrière elle, Speranza posa avec violence une pile d’assiettes sur la table. Clotilde ne se retourna pas. Lisabetta continua.
— Mais ni Cassanu, ni Speranza, ni personne d’autre je crois n’a pensé comme moi. Ta mère a disparu à pied par le sentier, en contrebas, là où était garée la voiture. Dès qu’on ne l’a plus vue, Salomé a repoussé sa chaise, s’est approchée de Paul pour l’embrasser, lui glisser une main dans le dos, comme s’il ne s’était rien passé pendant les quinze dernières minutes, pendant les quinze dernières années, une simple parenthèse qu’elle refermait. Elle est restée un long moment ainsi, sans dire un mot, puis, sans se presser, elle s’est dirigée vers le chemin où était garée la Fuego, pour s’asseoir sur le fauteuil passager. Elle avait gagné!
Speranza faisait claquer chaque verre, chaque fourchette, chaque couteau qu’elle disposait.
— Tu connais la suite, ma chérie. Ton papa a sans doute hésité à courir après ta mère, il l’aurait sans doute fait s’il n’avait pas eu quinze paires d’yeux braquées sur lui, dont ceux de son père. Il venait de perdre toute dignité. Entre les mains de Palma comme celles de Salomé, il n’avait été qu’un jouet. Alors il essaya de retrouver ce qu’il lui restait d’autorité, il fit ce que font tous les hommes lorsqu’ils se retrouvent humiliés, ils élèvent le ton sur leurs enfants, la main parfois, mais cela, tu le sais, ton père ne le fit jamais. Ils donnent des ordres, même injustes, pour se prouver qu’à eux aussi on peut obéir. Oui, tu connais la suite, ma chérie, tout le clan comme au théâtre attendait de voir comment ton père, l’héritier d’Arcanu, réagirait. Sa maîtresse l’attendait dans la voiture. Ton père s’est levé et a haussé la voix sur Nicolas, il lui a ordonné d’aller chercher sa sœur, de monter à l’arrière de la Fuego et de ne pas dire un mot.
Lisabetta s’arrêta un instant et fixa sa petite-fille, droit dans les yeux.
— Je ne sais pas ce que ton frère avait prévu ce soir-là, peut-être une virée avec des copains ou sa copine. Oh, comme il fut déçu. Mon Dieu, quand je revois son visage mortifié, on aurait dit que la foudre venait de s’abattre sur lui, que le départ de sa mère n’était rien à côté. Mais il ne broncha pas. J’ai trop peu connu ton pauvre frère pour savoir de qui il tenait cette fierté, ce sens du devoir; de ton père ou de ta mère, des deux peut-être, mais quelle que soit l’immensité de sa déception, de sa rancœur, de son sentiment d’injustice, il n’a pas dit un mot, il n’a pas négocié et il est allé te chercher.
Clotilde réentendait les derniers mots de son frère, elle qui, sur son banc, ne bougeait pas, elle revoyait la main de son père se refermer sur son poignet, la traîner, lui faire mal, comme il ne l’avait jamais fait.
Maintenant, elle comprenait.
— Tu émergeais, ma chérie, entre deux rêves. Personne n’a prononcé un mot. Comment aurais-tu pu te douter que la femme assise dans la voiture à la place de ta mère, cette femme coiffée comme ta mère, habillée comme ta mère, cette femme dont le maquillage accentuait trait pour trait la ressemblance frappante avec ta mère; cette femme qui tenait la main de ton père; comment aurais-tu pu te douter que cette femme n’était pas ta maman?
Les images repassaient devant les yeux de Clotilde.
Le silence dans la voiture, à peine troublé par les rares mots de papa ou Nicolas. Ce qu’elle voyait de la femme devant elle, un chignon, une nuque, une boucle d’oreille, une robe, une cuisse. Le reste, le visage, le sourire de sa mère, elle l’avait inventé avec les années, elle l’avait collé sur cette femme assise dans la voiture qui ne pouvait être qu’elle. Cette femme dont son père avait serré la main, juste avant que la Fuego ne s’écrase sur les rochers.
Nicolas savait. Nicolas avait vu, entendu, compris le drame qui se jouait.
Mais elle, comment, un seul instant, aurait-elle pu se douter?
Midi.
Lisabetta se leva et fit un pas vers la cour.
— Les ambulances sont ponctuelles. Giovanni, le conducteur, est un vieil ami. Il sait que Cassanu n’aime pas attendre.
Clotilde ne pouvait détacher son regard du portrait de Salomé dans le cadre. La voix de Lisabetta, tout en surveillant avec angoisse la pendule, se fit douce.
— Tu as compris, ma chérie, ce n’est pas le cercueil de ta mère que Speranza va fleurir chaque jour dans le caveau de la famille Idrissi. C’est… c’est celui de sa fille.
Clotilde revit Speranza porter son arrosoir dans le cimetière, planter son sécateur dans le marbre du caveau, rayer le nom de Palma Idrissi, réentendit les insultes de la vieille sorcière.
Elle ne devrait pas être là. Son nom n’a rien à faire gravé ici, avec les Idrissi.
Comme en écho, dans son dos, Speranza s’exprima pour la première fois.
— Je n’ai pas hésité, Clotilde. Je n’ai pas hésité une seconde à enterrer ma fille sous le nom d’une autre pour qu’elle repose aux côtés de ton père, dans le caveau des Idrissi. A prétendre que Salomé avait disparu, qu’elle s’était suicidée après l’accident, à ensevelir un cercueil vide dans le cimetière de Marcone. Parce que c’est ce qu’elle aurait voulu. Faire partie de votre famille, c’est ce dont elle avait toujours rêvé. (Elle planta le couteau qu’elle tenait à la main dans la boule de pain posée sur la table.) Elle n’aura atteint son rêve… qu’en perdant la vie! En me laissant son enfant. Parce que… (L’émotion l’étreignait, elle enfonça ses yeux dans ceux de Clotilde avec la même détermination que le couteau dans la miche.) Parce que ta mère l’a tuée!
Midi une.
L’ambulance entra dans la cour au ralenti et, pour les deux femmes, plus rien d’autre ne sembla compter. Elles vérifièrent d’un coup d’œil circulaire que tout était en place dans la cuisine, accrochèrent leurs tabliers aux patères, et sortirent.