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Clotilde se retrouva seule.

Les derniers mots cognaient encore.

Parce que ta mère l’a tuée

Instinctivement, elle attrapa son téléphone dans sa poche. Elle avait reçu un texto. Franck, enfin. Son mari avait cherché à la contacter.

On a appris pour le meurtre du patron du camping.

On rentre.

On arrive aux Euproctes, tu es où?

A très vite

Franck

Le texte avait été envoyé il y a presque trois quarts d’heure. Dans la cour, Lisabetta tendait sa main et une canne à Cassanu. Speranza était déjà rentrée, comme pour contrôler la cuisson des plats ou anticiper une demande du patriarche.

Elle lui lança un regard noir.

Parce que ta mère l’a tuée.

Clotilde se posta devant elle, lui barrant le passage, se fichant que le figatellu brûle sur le feu.

— Vous ne m’avez pas répondu. Vous m’avez raconté votre histoire, mais ni Mamy ni vous ne m’avez répondu. Où est ma mère? Où est ma mère?

— Elle s’est sauvée, ma petite chérie, grinça Speranza. Elle a égorgé Pacha et elle s’est sauvée.

57

Le 23 août 2016

Pour les campeurs, passer le portique de la grille des Euproctes avant d’aller à la plage était devenu plus compliqué que de passer celui de Tijuana pour un Mexicain souhaitant entrer aux Etats-Unis. Deux gendarmes jeunes, souriants, mais inflexibles, faisaient ouvrir chaque sac de plage, déroulaient chaque serviette, vérifiaient chaque identité, notaient les heures d’entrée et de sortie, tout juste s’ils ne passaient pas aux détecteurs de métaux les filles bronzées qui patientaient en maillot. Tout ça pour rien, grognaient les plus pressés. Qu’est-ce qu’ils cherchaient? Puisqu’on avait trouvé l’arme du crime. Puisqu’on avait coffré le coupable. A la limite, la seule interrogation pour les touristes qui avaient loué 1 200 euros la semaine leur bungalow se résumait à qui allait nettoyer les chiottes aujourd’hui, puisque le gardien des balais patientait à la prison de Calvi, et qui allait embaucher son remplaçant, puisque le patron patientait à la morgue d’Ajaccio.

Au cœur du naufrage, derrière l’accueil, le visage ravagé par les larmes, Anika Spinello assurait. Rassurait. En toutes les langues de la terre, elle expliquait que oui, tous les campeurs seraient interrogés, que non, les tentes ne seraient pas fouillées, que oui, le camping restait ouvert, que rien ne changeait, qu’ils pouvaient continuer à profiter du sable et du soleil, que non, il n’y aurait pas aujourd’hui d’activités, ni de plongée, ni de pétanque, que non elle n’avait pas dormi, que oui merci Marco, elle voulait bien une cigarette, un mouchoir, une boîte entière, que non, elle ne voulait pas se reposer, aller se coucher, prendre des trucs pour dormir, que oui elle voulait rester là comme un capitaine à la barre d’un bateau fantôme, parce que ce camping, c’était la vie de Cervone, son œuvre, son royaume, et que, lui disparu, elle en était le quartier-maître, que non, les Euproctes ne fermeraient pas, autant tuer Cervone une seconde fois, que oui, ma petite, c’est gentil, ça me touche…

Valentine posa sur le comptoir de l’accueil la botte de serpolet qu’elle avait cueillie et la carte de condoléances qu’elle avait rédigée.

— J’aimais bien votre mari, fit l’adolescente. Même si dans ma famille, pas grand-monde n’était de mon avis. On est revenus dès qu’on a appris.

Anika lâcha un sourire sincère.

— C’était bien, la voile?

— Ouais…

La réponse l’était moins.

— Ton papa n’est pas là?

— Je ne sais pas.

Anika n’eut pas la force de relancer, elle s’était à nouveau envolée dans ses pensées, loin, des années plus tôt, quand elle avait renoncé à la glisse, telle une sirène échouée; avant que tout ne tourne en queue de poisson, seul Cervone avait eu le talent de la recueillir.

— Vous vouliez me voir, Anika?

La patronne du camping semblait déjà avoir oublié. Elle fit un effort de concentration.

— Ah oui, excuse-moi. J’ai reçu un message pour toi. Tu dois monter à Arcanu. C’est urgent, ta mère t’attend.

Trois camionnettes de gendarmerie étaient stationnées devant le camping, mais un tournant plus loin, on ne croisait plus personne. Le contraste en était saisissant. Comme si les grillons, les criquets, les sauterelles vivaient leur vie en se foutant de cette agitation. Valentine comprenait pourquoi il était si facile de se planquer dans le maquis: il suffisait d’échapper de quelques mètres aux flics, d’atteindre les buissons, et hop, le tour était joué, personne n’irait plus jamais vous chercher. Pas même un chien policier, toutes ces fleurs odorantes semblaient n’avoir poussé que pour protéger la piste des fugitifs.

Pour le moment, elle grimpait directement à Arcanu par le sentier. Après le virage où le chemin traversait la route bitumée, elle vit la voiture garée. D’abord, elle ne fit pas le rapprochement, même si le véhicule l’intriguait, lui rappelait un vieux souvenir. Une image plutôt. Sa forme, sa couleur. C’était sûrement la caisse vintage d’un héros d’une série quelconque à la télé. Elle continua de marcher en direction de la route tout en se demandant ce que maman pouvait bien lui vouloir. «Urgent», avait affirmé Anika Spinello. Elle soupira. Elle en avait sa claque de ces histoires, Arcanu, ses grands-parents, ses arrière-grands-parents, sa maman, les fantômes, les morts…

Tilt!

Ça y est, elle se souvenait. La voiture! Elle l’avait vue sur des vieilles photos, maman les sortait parfois à la maison. Une… Valentine s’énerva toute seule, elle avait le nom au bout de la langue. Comment s’appelait cette foutue voiture rouge et noire? Elle portait un nom bizarre, un truc un peu latino…

Elle s’approcha. Une vieille femme se tenait assise, seule, sur le fauteuil passager. Valentine ne l’avait jamais vue, mais lorsque son regard s’arrêta sur elle, un frisson parcourut l’adolescente.

Elle venait de croiser un fantôme.

Elle essaya de chasser cette impression insupportable: cette vieille femme lui ressemblait! Un instant, Valentine avait cru se voir dans un miroir, un miroir vieillissant; se reconnaître, elle, mais dans soixante ans.

Débile.

Allez, continuer de grimper! Elle en avait encore pour deux cents mètres de dénivelé avant de se poser les fesses sous le chêne d’Arcanu. Malgré elle, elle tourna encore la tête vers la voiture rouge et croisa à nouveau le regard de la vieille. Elle semblait l’implorer, la supplier, ses yeux cherchaient à exprimer un message que ses lèvres ne pouvaient pas prononcer. Il n’y avait personne autour d’eux. Seulement les stridulations des insectes du soir. Le silence lui apparut soudain inquiétant.

— Merde, siffla Valentine pour se rassurer, c’était quoi le nom de cette bagnole? Celle de l’accident avec laquelle maman nous gave tout le temps.

— Une Fuego, fit la voix dans son dos.

58

Le 23 août 2016, 12 heures

Cassanu Idrissi refusa la main que sa femme lui tendait pour l’aider à sortir de l’ambulance, confia un billet de 20 euros à Giovanni, le chauffeur, avant qu’il ne reparte, et repoussa avec plus d’agacement encore la canne qu’elle avançait vers lui.

— C’est bon, Lisa, j’ai encore deux jambes.