Il gravit la marche pour entrer dans la bergerie et observa la table dressée, les couverts, les assiettes, les verres. Disposés pour quatre.
A ce moment-là seulement, il se retourna et aperçut Clotilde, debout dans un coin de la pièce.
— Nous avons une invitée, fit doucement Lisabetta.
Speranza se tenait déjà derrière les fourneaux. Rien d’autre ne semblait avoir d’importance que la cuisson du plat. Avait-elle déjà oublié tout le reste? La nuit de la Sainte-Rose, la mort de sa fille, les derniers mots que la sorcière avait crachés à Clotilde?
Elle s’est sauvée, ma petite chérie. Elle a égorgé Pacha, et elle s’est sauvée.
Non!
Clotilde ne parvenait pas à l’admettre. Sa mère aurait attendu vingt-sept ans, seule au milieu du maquis, pour se sauver précisément le jour où sa fille venait à sa rencontre, à l’heure précise où sa fille montait vers son refuge? Après lui avoir envoyé des courriers d’invitation explicites?
Ça ne tenait pas debout.
— Une invitée, plaisanta Cassanu. Quelle affaire! Quand les enfants étaient là, quand les amis et les cousins passaient, restaient, quand la famille voulait encore dire quelque chose, jamais je n’ai connu cette table avec moins de dix personnes autour.
Lisa se tordait les doigts.
— Elle… elle s’est sauvée…
Cassanu la regarda étrangement, sans rien ajouter.
— Elle s’est sauvée, répéta Speranza. Elle a tué Pacha et elle s’est sauvée. Et… Orsu…
— Orsu est en prison, coupa le vieux Corse, je suis au courant. Giovanni m’a tout raconté en route, la police prétend qu’il a assassiné Cervone.
Il vida le verre de Clos Columbu, cul sec, posa son couteau entre son assiette et son rond de serviette sur la table. Au moment où Cassanu allait tirer sa chaise, donnant l’impression que ces informations ne le touchaient pas, ou que tous ses ordres étaient déjà donnés, Clotilde retint son grand-père par la manche et explosa.
— Orsu ne risque rien. C’est moi qui le défends. Je suis son avocate, Orsu est innocent!
Cassanu reposa son verre.
— Innocent? répéta-t-il avec un début de sourire qu’il éteignit en passant la serviette sur ses lèvres.
C’est ça, prends-moi pour une gamine. Alors désolée pour ton petit cœur, Papé, désolée pour tes fourneaux, Mamy, je vais mettre les pieds dans le plat.
— Innocent! répéta Clotilde en haussant la voix. Orsu serait incapable de faire du mal à une fourmi. Je le sais… et pas parce qu’il est mon frère. (Elle prit le temps d’évaluer l’effet de la bombe qu’elle venait de jeter.) Je le sais parce qu’il a été le seul à aimer ma mère. Il a été le seul à l’aider pendant toutes ces années.
Une bombe pétrifiante, pensa Clotilde. Six mains s’étaient figées. Corps momifiés. Rides creusées. Seuls les lentilles, le thym et le laurier bouillonnaient dans la marmite, abandonnés par une sorcière qu’un sortilège inconnu avait statufiée.
— Je veux la vérité, Papé, je t’en supplie. Dis-moi ce qui s’est passé.
Cassanu Idrissi hésita, un long moment, fixa Speranza, Lisabetta, la marmite, la bouteille de vin, le pain, les quatre assiettes, le couteau, puis enfin repoussa sa chaise.
— Viens, suis-moi.
Cette fois, Cassanu avait pris soin d’emporter sa canne. Ils sortirent dans la cour et se dirigèrent vers un sentier bordé de sureaux noirs qui grimpait derrière la grange. En passant devant la fenêtre de la cuisine, ils entendirent un carillon de vaisselle qu’on déplace. Le vieux Corse se retourna vers sa petite-fille.
— Quatre assiettes… ce n’est que le début de la fin. Il faudra bien que ces deux vieilles folles s’habituent à manger en tête à tête, je ne serai plus là bien longtemps. C’est ainsi, c’est le destin des femmes, s’occuper d’hommes qui partent, les accompagner, les attendre, leur rendre visite. Choisir une maison près d’une école, quand elles sont jeunes, près d’un cimetière, quand elles sont vieilles.
Clotilde se contenta de sourire. Un instant, elle hésita à prendre le bras de son grand-père, mais Cassanu désigna le sentier devant eux.
— Je te rassure, on ne va pas monter au Capu di a Veta, même si le docteur Pinheiro est un crétin. Mes jambes continueront de marcher même quand mon cœur se sera arrêté. Je vais tout t’expliquer, Clotilde, et te montrer la Corse tout en parlant, son histoire, ça t’aidera à comprendre la nôtre… Viens… et dis-moi ce que ces deux folles t’ont raconté.
Ils avancèrent sur un chemin étroit. Clotilde lui répéta ce qu’elle venait d’apprendre, la maîtresse et l’enfant caché de son père, Salomé, le soir du 23 août, qui prend la place de sa mère, l’accident, les doutes de Lisabetta sur les dernières paroles prononcées par Palma.
Cassanu acquiesça.
— Lisabetta n’a jamais été d’accord avec moi. Elle avait, disons, des convictions différentes. Mais elle n’a rien dit. Lisa est une épouse loyale. Elle a respecté notre choix.
— Le choix des hommes?
— Si tu veux, Clotilde… mais Speranza aussi était de notre côté.
— Que s’est-il passé, Papé? Que s’est-il passé après l’accident?
La canne du vieux Corse frappait la terre comme pour en tester la solidité, Cassanu parlait aussi doucement qu’il marchait.
— Tout a été très vite ce soir-là. Nous avons appris l’accident un peu après 9 heures du soir, c’est Cesareu Garcia qui m’a appelé, il était sur place, il m’a décrit la scène. La voiture dans le ravin de la Petra Coda. L’absence de survivants à part toi. Pour le reste, on ne savait rien. Un accident? Un attentat? Une vendetta? J’avais quelques ennemis à l’époque. (Un bref sourire énigmatique traversa son visage.) Sur le moment, j’ai envisagé toutes les hypothèses, mais ma première décision fut d’intercepter ta mère. Elle s’était enfuie à pied de la bergerie d’Arcanu, les derniers mots qu’elle avait criés sous le chêne résonnaient encore dans ma tête, «Vas-y avec elle, mais surtout ne fais pas monter les enfants dans la voiture», comme une menace, comme si elle savait ce qui allait se passer.
Clotilde ne commenta pas. Elle se tourna et baissa son regard vers la pointe de la Revellata, quelques centaines de mètres plus bas. A cette distance, la péninsule boisée, bordée de plages miniatures, de rares villas dispersées et de petits chemins blancs pouvait passer pour un refuge paradisiaque. Quelle illusion. Une presqu’île, c’est un cul-de-sac.
Cassanu avait suivi la direction de ses yeux.
— Il n’était pas difficile de deviner où ta mère se rendait. J’ai envoyé deux hommes, Miguel et Simeone, ils l’ont coincée près du phare de la Revellata, juste au-dessus de la maison de Natale Angeli, une centaine de mètres avant qu’elle ne rejoigne son amant.
Le fantôme, pensa Clotilde, le fantôme que Natale avait vu ce soir-là. Ce spectre qui l’avait poursuivi toute sa vie. La vérité était si simple, pourtant. Si évidente. Natale n’avait pas rêvé. C’est Palma qui lui avait souri, sur les hauteurs de la Punta Rossa, avant que les hommes de Cassanu ne l’arrêtent. C’est Palma qui venait le rejoindre, sans doute pour se donner à lui ce soir-là, ou pour simplement pleurer dans ses bras. Qui pourrait savoir? Personne, pas même eux.
Ils continuaient de progresser dans un étroit sentier qui sentait la lavande. Sur leur droite, ils passèrent devant un rocher criblé de balles. Cassanu avait choisi avec précision son trajet, Clotilde se souvenait qu’on l’appelait le rocher des Fédérés, parce que des résistants corses avaient, ici, été exécutés, en septembre 1943, quelques semaines avant que la Corse ne soit libérée. Cassanu se contenta de passer ses doigts dans les impacts de balles, tout en poursuivant son récit.