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— Ta mère courait rejoindre son amant. Tu comprends, Clotilde, ça éclairait d’une tout autre lumière le film qui précédait l’accident. Devant nous tous, dans la cour d’Arcanu, devant Salomé, ta mère avait joué la victime offensée, avait récité sa tirade de femme humiliée. Pendant toutes les vacances, elle s’était montrée obsédée par la Sainte-Rose, ce fameux repas d’anniversaire avec ton père à la Casa di Stella, alors que tout n’était que mise en scène. Ta mère n’avait qu’une envie: rejoindre Natale Angeli! Dire qu’à l’époque, ma chérie, j’ai failli t’écouter. Tu m’avais convaincu, là-haut, je lui aurais filé un bout de terrain pour ses dauphins. Ma pauvre, toi aussi, tu n’étais qu’un pion. Ces deux-là étaient complices, même si je n’ai jamais eu de preuve pour Angeli. Etait-il au courant du plan de sa maîtresse? Avait-il participé à l’assassinat de mon fils? Aurait-il pu l’empêcher? Dans le doute, oui, certainement, je l’aurais fait exécuter. J’ai commencé par le menacer, pour obtenir des aveux, des certitudes. Peut-être l’ai-je trop effrayé. Ce lâche s’est marié avec Aurélia, la fille de Cesareu… Le sergent Garcia fermait les yeux sur beaucoup de choses dans ce coin de l’île, mais il ne les aurait pas fermés sur l’assassinat de son gendre. Avec le temps, je ne vais pas te dire que j’ai pardonné à Natale Angeli, oh non, mais j’en suis venu à penser qu’il avait été manipulé lui aussi, que cet alcoolique, derrière sa belle gueule, n’avait pas les couilles d’un assassin. Pas même d’un complice.

Clotilde tira son grand-père par le bras.

— Complice de quoi?

Cassanu ne répondit pas et continua de marcher. A chaque mètre gravi, le chemin s’ouvrait plein est sur la limite entre le maquis et les villas calvaises qui le grignotaient, flanquées de leur piscine et de leur balcon sur la Méditerranée.

— La Fuego fut expertisée dès le lendemain et l’avis officiel fut délivré en fin de journée: un accident. Affaire classée. Corps rendus aux familles. On pouvait les enterrer et oublier. Les autorités respiraient. S’il s’était agi d’un meurtre, d’un règlement de comptes, c’était la guerre des clans assurée en Balagne, les Idrissi contre les Pinelli, les Casasoprana, les Poggioli… La thèse officielle — la sortie de route accidentelle, la fatigue, la vitesse, l’alcool, le destin — arrangeait tout le monde. Mais Aldo Navarri, l’expert mécanicien de Calvi, est un vieil ami. Mon père et son père ont libéré la Corse ensemble. Avant même d’en parler aux flics, c’est à moi qu’il a révélé ses conclusions: la voiture de mon fils avait été sabotée, l’écrou de la rotule de direction dévissé; pour Aldo, ce n’était pas une hypothèse, c’était une certitude. La biellette était intacte, sans la moindre torsion, preuve qu’elle avait cédé avant la sortie de route, d’un coup, et pas après le choc. Je lui ai demandé de se taire, de dire aux flics ce que tout le monde voulait entendre, qu’il n’y avait aucune anomalie. Aldo n’a pas hésité à fournir un faux rapport à la police, il jouait à l’expert pour les flics moins de trois fois par an, et il était bien d’accord avec moi, certaines histoires de famille ne les concernaient pas.

Il évita de se tourner vers Clotilde, se contentant de survoler des yeux les villages accrochés à la Balagne. Montemaggiore. Moncale. Calenzana.

— Cesareu Garcia a mis des mois à arriver à la même conclusion que moi. Il a demandé une contre-expertise à un de ses amis… Trop tard, bien trop tard.

Clotilde le fixait, horrifiée, espérant ne pas avoir deviné ce que son grand-père allait lui avouer.

— Vous avez engagé votre propre police? Exécuté votre propre justice?

— Ma propre justice? De quelle autre justice veux-tu parler? Celle rendue par des fonctionnaires bureaucrates du continent? Par des jurés tirés au sort qui ne sont pas concernés, à qui on rappelle en boucle la présomption d’innocence? Malgré les évidences? Faute de preuve, la relaxe! Tu es avocate, ma chérie, tu vois ce dont on parle, j’ai profité suffisamment de fois de ce jeu de Grand Guignol pour le savoir. Non, Clotilde, je n’ai jamais eu confiance dans cette justice-là. Jamais eu confiance dans cette loi. Dans ce droit-là, ni dans celui de l’urbanisme, ni dans celui du commerce, et encore moins dans le droit pénal.

Clotilde titubait. Face à elle s’ouvrait l’arrondi quasi parfait du golfe de Calvi.

— Alors tu as rendu la justice toi-même?

— Ta mère a eu droit à un procès. Aussi équitable que s’il avait été organisé par la justice française.

Clotilde ironisa.

— Ma mère avait un avocat pour la défendre?

Cassanu la toisa. Il n’y avait pas la moindre pointe de cynisme dans sa voix.

— Je suis désolé, Clotilde, mais je n’ai jamais compris à quoi servait un avocat. Je ne parle pas pour toi, rassure-toi. Tu t’occupes des divorces, de la garde des enfants, des pensions alimentaires, c’est bien, c’est l’époque qui veut ça, il n’y a pas de bons ou de méchants, il faut bien un arbitre pour régler ces histoires-là. Mais je te parle d’un crime. A quoi sert un avocat dans ce cas? Il y a une enquête, il y a des indices, des preuves, un dossier, on mesure de quel côté penche la vérité, et en fonction des faits, on punit ou non. A quoi sert un avocat sinon à faire pencher les preuves objectives du mauvais côté? Pourquoi les coupables auraient-ils besoin d’avocats?

— Et les innocents?

Cassanu, cette fois, laissa s’envoler un grand rire gras.

— Les innocents? Je connais la justice de ce pays, ma chérie. Un innocent est un coupable qui a un bon avocat.

Clotilde serrait les poings et laissa ses pensées bouillir sous son crâne. Tu as de la chance, Papé, tu as de la chance que je veuille savoir jusqu’où tu as poussé la folie, parce que j’en aurais des choses à dire sur ta conception de la justice, et je te parlerais aussi de ton petit-fils, qui croupit en ce moment même en prison, et pour qui tu seras le premier à payer le plus réputé des avocats, si tu n’as pas confiance en moi.

— Vas-y, Papé, raconte-moi ce procès équitable.

Cassanu fixa l’arbre devant eux et s’arrêta. Clotilde se souvenait de la vieille légende. C’est ici que le condottiere Sampiero Corso aurait fait pendre les membres de sa belle-famille qui l’avaient trahi et vendu aux Génois; avec sa femme Vanina, il avait été plus clément et s’était contenté de l’étrangler de ses propres mains.

— J’ai réuni des amis, des gens de la région, pour constituer le jury d’Arcanu, des gens fiables, des gens qui ont le sens de l’honneur, du clan, de la famille. Une dizaine au total.

— Basile Spinello en faisait partie?

— Oui…

— Qui d’autre? Les cousins? Les témoins de l’apparition de Salomé le soir de la Sainte-Rose?

Cassanu ne répondit pas. Pas à cette question-là du moins.

— Je sais ce que tu penses, Clotilde. Tu es persuadée que ta mère était condamnée d’avance. Mais tu te trompes. Je souhaitais un véritable procès. Je souhaitais qu’on mette sous le nez des jurés des preuves, qu’ils décident en toute connaissance de cause. Qu’ils se prononcent en fonction des faits, uniquement des faits. C’était le procès du meurtre de mon fils, de mon petit-fils. Je ne cherchais pas un coupable, Clotilde. Je cherchais leur assassin.

— Et tu as trouvé Palma? Ma mère? S’allongeant sous notre voiture pour dévisser un écrou qui devait être serré à bloc? Tu as trouvé dix jurés pour croire ça?

— Ta mère était architecte, Clotilde, un métier d’homme, elle s’y connaissait en mécanique, et surtout, j’ai creusé toutes les autres pistes. Les Casasoprana, les Pinelli et les autres clans m’ont assuré qu’ils n’y étaient pour rien, sur leur honneur, et je les ai crus. En Corse, on ne règle pas les querelles de famille en sabotant une voiture et en tuant des enfants, on abat son ennemi à bout portant. Réfléchis bien, ma petite fille, il n’y a qu’une certitude dans le dossier: quelqu’un a saboté la direction de la voiture de ton père. Quelqu’un qui savait que la Fuego pouvait rater n’importe quel virage. Alors, puisqu’il s’agit d’un crime prémédité, tout se résume à deux questions: qui possédait un mobile pour tuer ton père et qui pouvait savoir qu’il monterait dans la voiture? La réponse est simple, ma chérie, évidente, même si elle ne te fait pas plaisir. Une seule personne. Ta mère! Ta mère qui a refusé de s’asseoir dans la Fuego ce soir-là. Ta mère qui a poussé sa rivale à s’y installer, à côté de l’homme qui ne l’aimait plus, l’homme qui allait la quitter, l’homme qui allait lui prendre ses enfants, car jamais il ne serait resté en Corse avec Salomé et Orsu sans Nicolas et toi. L’homme qui, s’il demandait le divorce, lui faisait tout perdre, y compris la fortune des Idrissi dont il hériterait un jour. Alors que s’il disparaissait, dans un accident, alors qu’ils étaient encore mariés…