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Natale Angeli.

Après tout, il habitait toujours la Punta Rossa.

— Viens, fit Cassanu, on retourne à Arcanu.

Ils rebroussèrent chemin en silence, passèrent l’arbre aux pendus, le rocher des Fédérés, en respectant un recueillement calculé par Cassanu pour lui laisser le temps d’admettre l’inadmissible, de croire l’inimaginable. Les images défilaient dans la tête de Clotilde. Sa mère enfermée, l’amitié qui petit à petit grandit entre elle et Orsu, le garçon silencieux chargé de lui apporter à manger. Ce chiot qui naît et qu’elle propose de baptiser. Des morceaux de conversations qu’elle surprend sûrement, quelques paroles échangées avec Lisabetta peut-être, et après toutes ces années de vie dans sa chambre noire, seulement éclairée de Bételgeuse certains soirs, elle apprend que sa fille revient en Corse; elle se sert d’Orsu comme messager, lui confie quelques mots griffonnés, suffisants pour fournir à sa fille la preuve qu’elle est vivante, puis le charge de dresser une table de petit déjeuner identique à celle d’il y a vingt-sept ans, puis de la mener, à minuit, jusqu’à sa prison. Pour la revoir, simplement la revoir, pas pour la mettre en danger.

Quel danger?

Quel secret cachait sa mère?

Jamais elle n’aurait égorgé Pacha. Jamais elle ne se serait sauvée au moment de la retrouver. Jamais elle n’aurait touché à la barre de direction de cette voiture. Jamais elle n’aurait pu mettre en danger la vie de ses enfants, les tuer, même par accident, ce soir du 23 août. Une seule information comptait, au fond, parmi toutes celles, plus insensées les unes que les autres, qu’on lui avait jetées à la figure aujourd’hui.

Sa mère était vivante!

Campa sempre.

Maintenant, c’était à elle de jouer. C’était son métier.

Prouver son innocence.

Cassanu accélérait le pas, peut-être parce que le sentier descendait en pente douce jusqu’à Arcanu, peut-être parce qu’il avait libéré sa conscience, et qu’il ne pensait plus maintenant qu’aux quatre assiettes et au figatellu qui l’attendaient.

Pas si vite, Papé, pensa Clotilde. Pas si vite. Ta petite-fille risque fort de te couper l’appétit.

Elle posa une main sur celle de son grand-père, celle qui tenait la canne.

— Papé… Et s’il existait une autre piste? Un autre coupable possible?

Cassanu ne s’arrêta pas, força peut-être encore davantage l’allure.

— J’avais raison, se contenta-t-il de répondre. Mieux valait régler ça sans avocate.

Elle força l’ironie dans sa voix.

— A qui la faute? C’est à toi que je dois ma vocation! Souviens-toi, il y a vingt-sept ans, en haut du Capu di a Veta. Peut-être que tout était écrit, peut-être que tu m’as donné l’idée de devenir avocate uniquement pour que des années plus tard je te prouve que tu as commis la plus grande erreur de jugement de ta vie.

Ça ne fit même pas sourire Papé.

— On a suivi toutes les autres pistes, Clotilde, crois-moi.

— Même celle de Cervone Spinello?

Cette fois, le rythme des pas de Cassanu, entre sa canne et son pied droit, se désynchronisa.

— Cervone Spinello? Qu’est-ce qu’il vient faire dans cette histoire? Il avait quatorze ans à l’époque.

— Dix-sept ans…

— Dix-sept, si tu veux. Ce n’était qu’un gamin! Quel rapport avec le sabotage de la Fuego? C’est ça, la méthode des avocats du continent? Choisir un type mort depuis quelques heures et tout lui coller sur le dos?

Clotilde ne se laissa pas impressionner. Ils continuaient de marcher, on apercevait la cime du chêne d’Arcanu. Avec son grand-père, comme avec tous les autres hommes, il fallait bluffer.

— Cervone était au courant pour ma mère, n’est-ce pas, Papé? Pour son procès, pour sa condamnation à perpétuité? Cervone vous a fait chanter?

Cassanu leva les yeux au ciel.

— Ça n’a rien à voir avec le sabotage de la voiture, mais oui, des années plus tard, Cervone a entendu Basile, son père, en discuter avec un autre juré d’Arcanu. Depuis toujours, cette fouine de Cervone écoutait tout. Après la mort de son père, en 2003, quand il a hérité du camping, il ne m’a pas fait chanter, comme tu dis, on n’emploie pas ces mots-là ici, ce sont des mots à se retrouver criblé de balles à la terrasse d’un bar. Il m’a simplement fait comprendre qu’il était au courant. Nous n’avons même pas eu besoin d’en discuter, nous connaissions tous les deux les termes du pacte. S’il parlait, à un flic, à un journaliste, à n’importe qui, alors je risquais la prison, moi et toute ma famille, et cela revenait à laisser à l’abandon la propriété d’Arcanu. Cervone m’a simplement demandé de lui laisser bâtir quelques hectares, de rénover les Euproctes en agrandissant le restaurant, en construisant des sanitaires supplémentaires, des chalets finlandais, des bungalows, une paillote sur la plage de l’Oscelluccia, quelques terrains qui continuaient de m’appartenir, mais qu’il exploitait. Pour celui de la marina Roc e Mare, il l’avait acheté, mais demandait, disons, ma protection. Entre l’honneur de la famille et quelques hectares bétonnés, il savait pour quel choix j’opterais.

— Si ce n’est pas du chantage, ça porte quel nom?

— Une négociation. Cervone savait qu’il ne risquait rien de moi. Il était le fils de mon meilleur ami.

— Alors ce n’est pas toi qui l’as fait assassiner?

Cassanu roula des yeux étonnés. Ils avaient atteint la cour d’Arcanu, et le chêne projetait sur eux son ombre disproportionnée.

— Non. Pourquoi aurais-je commandité un tel meurtre? Cervone Spinello était ambitieux, peu scrupuleux, avec le sens des affaires plus que de la terre, mais il aimait la Corse, à sa façon. D’une autre façon, d’une autre génération. Peut-être même que pour le béton, c’est lui qui avait raison.

Clotilde ne releva pas. Son Papé était comme les autres, au fond. Un homme qui avait laissé filer en chemin ses illusions… Parce que le monde tournait trop vite, une gigantesque machine à essorer les utopies. Elle hésita, puis renonça, dans l’immédiat, à donner davantage de détails sur sa version: Cervone Spinello qui dévisse l’écrou de la rotule de direction de la Fuego parce qu’il est persuadé que ce soir-là, Paul et Palma Idrissi ne la prendront pas, qu’ils monteront comme prévu par le sentier dormir à la Casa di Stella. Parce que celui qui doit conduire la voiture ce soir-là, même si aucun adulte n’est au courant, c’est Nicolas. Nicolas accompagné de Maria-Chjara. C’est eux dont l’assassin voulait se débarrasser. Par envie, par jalousie, par dépit. Cette hypothèse, ni Cassanu, ni aucune personne de plus de dix-huit ans n’aurait pu l’échafauder. Les secrets d’un groupe d’ados sont plus difficiles encore à percer que ceux d’un village corse frappé d’omerta.

Ils traversèrent lentement la cour de la bergerie, contournant les parterres d’orchidées plantés par Lisabetta. Contrairement à ce que Clotilde avait cru, Cassanu ne se précipita pas vers la cuisine, mais s’assit sur le banc, celui sur lequel elle s’était endormie avant l’accident, il y a vingt-sept ans.

Non, continuait-elle de raisonner, personne n’aurait pu deviner ce qui s’était joué dans ce groupe d’adolescents, cet été-là. Personne, aucun témoin, aucun adulte.

A moins que…

Clotilde regardait Cassanu respirer lentement sur le banc. Papé ressemblait à un chat. Un gros chat endormi, qu’on croit fatigué, amorphe, incapable du moindre effort, et qui pourtant réagit et bondit au moindre signe de danger. Rapide, précis, sans pitié.