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Lisabetta était sortie de la bergerie et s’approchait, inquiète. Speranza demeurait sur le seuil, vigilante.

— Ça va, Cassanu?

Le vieux Corse ne répondit pas, il fermait doucement les yeux, laissant le soleil le pousser au sommeil, mais oui, confirma-t-il d’un signe de tête, ça allait. Une canne, un chapeau, sa bergerie, son chêne, sa tribu.

A moins que…

Les pensées de Clotilde s’affolaient.

Elle se tenait là, à la place de Cassanu, quelques minutes avant l’accident. Elle s’était endormie, elle écoutait la Mano Negra, elle avait griffonné quelques derniers mots, avant que son père ne la force à monter dans la Fuego…

A moins que…

Aucun adulte n’aurait pu deviner les drames qui se jouaient parmi les adolescents, cet été 89.

A moins que l’un d’eux n’ait lu son journal!

Mamy Lisabetta s’avança, passa une main sur son épaule, rassurée par l’état de santé de son mari. Elle se pencha vers l’oreille de sa petite-fille, comme si elle avait un secret à lui confier. Comme si elle avait lu dans ses pensées.

— Le soir de l’accident, ma chérie, sur ce banc, tu avais oublié ton cahier. Eh bien…

Elle n’eut pas le temps de continuer, le téléphone de Clotilde vibra dans sa poche.

Franck!

Enfin.

Clotilde s’éloigna d’un mètre.

— Franck. Tu es rentré?

La voix de son mari était hachée, haletante. On aurait pu croire qu’il avait couru ou que le vent soufflait autour de lui. Ils ne s’étaient pas parlé depuis deux jours mais il ne s’embarrassa d’aucun bonjour.

— Valou est avec toi?

— Non, pourquoi?

— Je suis aux Euproctes, à l’accueil, avec Anika. Tu as laissé un message, tu as demandé à Valentine de monter à Arcanu, en urgence.

Le sol se déroba sous ses pieds. Clotilde se retint au banc pour retrouver son équilibre.

— Ce n’est pas moi, Franck! Je n’ai jamais rien envoyé.

— Ton grand-père alors? N’importe qui à Arcanu.

— Je ne sais pas, c’est étrange. Attends, je vais demander.

Clotilde se planta devant Lisabetta, mais avant même qu’elle puisse l’interroger, sa grand-mère parvint à terminer sa phrase.

— Le soir de l’accident, ton cahier. C’est moi qui l’ai ramassé.

59

Le 23 août 2016

La Fuego progressait doucement sur le chemin étroit et caillouteux, fouettée par les épines de pin. Presque chaque mètre, une branche pendante griffait la carrosserie, laissant de longues écorchures de fer parfumées de résine. Les frères Castani n’auraient pas apprécié la façon dont il traitait la pièce de collection qu’il venait d’acheter.

Plus vraisemblablement, ils s’en foutaient.

Lui aussi.

19 h 48

Dans quelques heures, pour ce qu’il en resterait, de la carrosserie…

Dans une heure et quatorze minutes, très exactement.

Même voiture.

Même instant, à la minute près.

Même lieu.

Mêmes passagers.

Mêmes cadavres, quand les policiers les retrouveraient. Défigurés.

Puisqu’il fallait en terminer, autant que ce soit avec panache. Autant conclure ce drame comme il avait commencé, histoire de prendre une revanche sur le destin, de le narguer, de boucler la boucle, de refermer le coffre à double tour et de le plonger tout au fond de la Méditerranée.

Il s’assura en vérifiant dans le rétroviseur qu’on ne pouvait pas apercevoir la voiture, ni de la route D81, ni du sentier de randonnée qui passait quelques mètres plus haut; le chemin n’était utilisé que par des engins de chantier d’une carrière de lauzes, aujourd’hui fermée. Aucun touriste ne viendrait s’aventurer ici. Encore moins quelqu’un du coin. Il avait eu le temps de repérer les lieux. Il avait eu vingt-sept ans pour ça.

20 h 03

Il allait attendre ici l’heure H, tranquillement, calmement, sereinement. Et si les filles s’ennuyaient, il avait prévu de la lecture.

Pour Valentine surtout.

Il choisit l’ombre d’un grand pin laricio, coupa le contact, serra le frein à main, puis pivota vers sa droite.

— Avant-dernière étape, madame Idrissi. J’espère que vous allez apprécier. J’ai tout organisé, vraiment tout, pour que vous ne soyez pas déçue.

Bien entendu, Palma Idrissi ne lui répondit pas. Il se pencha vers la passagère assise à côté de lui sur le fauteuil.

— Excusez-moi, Palma.

Il détacha sa ceinture, ouvrit la boîte à gants, en sortit un sac plastique et se retourna. Valentine, à l’arrière de la voiture, mains ligotées, corps sanglé, bouche bâillonnée avec un sparadrap hydrophile couleur chair qui lui faisait un visage sans lèvres, roulait des yeux furieux qui peinaient à dissimuler une panique intense.

— Je n’ai pas eu le temps de faire de paquet-cadeau, mais vous pouvez l’ouvrir, Valentine.

Maladroitement, de ses mains liées, l’adolescente extirpa du plastique un cahier bleu délavé aux pages jaunies et gondolées.

— Honneur à la benjamine? Vous êtes d’accord, Palma? D’ailleurs, le contenu de ce journal, vous le connaissez déjà, n’est-ce pas?

Palma Idrissi ne répondit pas davantage.

— Tu peux bouger les poignets, Valentine. Les yeux aussi. Alors je suis certain que tu vas adorer ce livre. On rêve tous de ça, non? Entrer dans les pensées de sa mère.

Ta mère quand elle avait ton âge, ajouta-t-il dans sa tête.

Valentine hésitait, ses doigts se crispaient sur le cahier fermé, mais il était certain que dès qu’elle baisserait les yeux, dès qu’elle reconnaîtrait l’écriture de sa mère sur la couverture, alors, elle ne résisterait pas à l’envie de l’ouvrir. Dès les premières lignes qu’elle lirait, elle saurait que ce cahier était bien celui de Clotilde, même s’il avait été écrit des années avant qu’elle naisse.

Après tout, elle aussi avait le droit de savoir.

De savoir qui était sa mère. De savoir qui était sa grand-mère.

Avant de plonger.

Avant de couler.

Comme tout le reste, comme cette voiture, comme ce cahier.

Comme ses trois passagers.

60

Le 23 août 2016, 20 heures

— Franck? Franck! Tu es toujours là?

Clotilde haussa le ton. Le son semblait lointain, comme si son mari voguait toujours au large sur un voilier, répondait au téléphone tout en remontant d’une séance de plongée, à moins que ce soit ici, à Arcanu, au milieu du maquis, que le réseau ne passe que par intermittence.

— Franck! Personne n’a envoyé de message à Valou. Ni moi, ni Papé, ni Mamy. Personne ne lui a demandé de monter à Arcanu!

— Nom de Dieu!

— Qu’est-ce que ça veut dire, Franck? Valou n’était pas avec toi?

— J’étais… j’étais parti prendre une douche, quinze minutes à peine. L’assassinat du directeur du camping avait chamboulé Valentine. Elle voulait parler à Anika, lui dire qu’elle aimait bien Spinello, lui présenter ses condoléances, tu vois… Elle était assez mal à l’aise. Quand je suis sorti, elle avait disparu. Anika m’a parlé de ce message. Je t’ai appelée.

Le banc, le chêne, la cour et toute la bergerie tournaient. L’île dérivait. Toute la montagne semblait glisser dans la Méditerranée.