— C’était il y a combien de temps? Elle est peut-être en route? Quelque part sur le sentier? A traîner?
La voix de son mari descendit encore. Dans le souffle continu qui perturbait la conversation, elle ne l’entendait presque plus. Elle dut coller le combiné à son oreille.
— Elle n’est pas sur le sentier, Clotilde.
— Qu’est-ce que tu en sais?
— Je sais où est Valou.
J’ai bien entendu, là? Il se fout de ma gueule?
Clotilde hurla. Par le tam-tam de l’écho des montagnes, peut-être que ses mots parviendraient plus vite jusqu’à son mari qu’à travers les deux téléphones connectés.
— Quoi? Qu’est-ce que tu racontes, bordel?
Lisabetta se tenait debout à côté, suspendue à la moitié de conversation. Cassanu, toujours assoupi, n’avait rien entendu du cri poussé par sa petite-fille. Speranza était rentrée dans la bergerie.
— Valou se trouve à dix kilomètres d’ici! Quelque part dans la forêt de Bocca Serria, au-dessus de Galéria.
Un instant, Clotilde crut que son mari avait enlevé Valentine. Qu’il la retenait prisonnière au milieu du maquis, comme jadis sa mère. Qu’il la menaçait, qu’elle ne reverrait jamais sa fille. Elle laissa exploser sa colère, les montagnes tremblèrent une nouvelle fois.
— Merde, explique-toi!
A l’autre bout du téléphone, elle sentait que Franck bafouillait, comme s’il hésitait à lui avouer un secret douloureux. Qu’un dilemme le tiraillait sans qu’il parvienne à le trancher. Devant elle, Lisabetta la regardait, inquiète. Elle avait vaguement compris que Valentine avait disparu.
— Qu’est-ce qu’elle fout là-bas? répéta Clotilde. Comment sais-tu qu’elle est dans cette forêt?
Le vent souffla, dans le vide, avant qu’il ne porte quelques murmures jusqu’à son oreille.
— J’ai… j’ai placé un mouchard dans son téléphone… Un Spytic… Un logiciel espion qui permet de la suivre, de localiser en permanence ses coordonnées géographiques. (Le timbre de sa voix baissa encore, comme celle d’un gosse pris en faute. Seuls des lambeaux de mots lui parvenaient.) Au cas où… où il lui arriverait quelque chose… Je suis… Tu me connais… Je suis toujours inquiet… pour Valou… Je ne t’en ai pas parlé, tu n’aurais pas été d’accord… Mais c’est ce qui s’est passé, Clo… Il lui est arrivé quelque chose.
Comme un soleil qui surgit sans prévenir de derrière un nuage, tout s’éclaira dans la tête de Clotilde. Une révélation. Elle ressentit d’abord une violente décharge de haine, mais presque immédiatement balayée par un immense soulagement.
— Ton Spytic… tu en as installé un dans le mien aussi?
— …
— Je m’en fous, Franck, on n’a pas de temps à perdre avec ça. Je veux juste savoir: tu as aussi collé un mouchard dans mon portable, c’est comme cela que tu m’as retrouvée, il y a trois nuits, dans le maquis?
— Oui…
Elle ferma les yeux et serra les dents, pour éviter qu’un flux d’injures acides ne jaillisse dans sa gorge.
— Appelle les flics, Franck! Appelle les flics et file-leur les coordonnées de ton putain de logiciel espion! Qu’ils bouclent le quartier, qu’ils bouclent la forêt de Bocca Serria. Qu’au moins ta saloperie serve à ça. J’arrive, je redescends aux Euproctes. Tu es où?
Mais son mari avait déjà raccroché.
Lisabetta se tenait toujours devant elle. Sans rien dire. Sans rien demander. Attendant seulement qu’on ait besoin d’elle, tel un objet bien rangé, utile, à sa place, qu’on sait où trouver. Solide, à peine usée, seulement un peu voûtée.
En contraste avec le calme de sa grand-mère, Clotilde paniquait. Ses mains s’affolaient, elle hésitait entre courir vers la Passat et prendre quelques secondes pour faire le point. Tout allait trop vite, tout se bousculait. Elle n’avait pas le temps de mettre en ordre toutes les informations qu’on lui livrait, sa mère, sa fille, disparues, mais vivantes; du moins elle l’espérait. Elle devait recueillir le maximum d’indices, des faits, des faits, des faits, peut-être que tout s’organiserait d’un coup, au bon moment.
Cassanu s’était doucement réveillé, relevait son chapeau et se laissait éblouir par le soleil rasant, sans comprendre l’agitation autour de lui.
Clotilde plaça ses mains en étau sur celles de sa grand-mère.
— Mamy, ce cahier, mon journal intime, puisque c’est toi qui l’as ramassé, qui l’a gardé? Il faut me dire, Mamy, c’est important. A qui d’autre l’as-tu montré? Qui d’autre l’a lu?
Ses mains voulaient s’échapper, comme deux papillons prisonniers.
— Je… je ne sais pas, ma chérie.
— Tu ne l’as montré à personne?
— Non.
— Donc… tu… tu es la seule à l’avoir lu?
Des larmes perlaient au coin des yeux noirs de la vieille femme. Son rimmel coulait, la rendant tragiquement belle. Pour la première fois, ils exprimèrent une colère.
— Mais pour qui me prends-tu, ma petite fille? Je l’ai ramassé, ton journal, bien entendu. Mais je ne l’ai pas ouvert! Il était à toi. Rien qu’à toi. Je l’ai rapporté aux Euproctes, dans votre bungalow, avec le reste de tes affaires qui étaient restées à Arcanu, quelques habits, des livres, un sac. Tu étais à l’hôpital. Impossible de t’apporter tout ça là-bas.
— Quand je suis ressortie de la clinique, Mamy, on m’a emmenée directement sur le continent. Je ne suis jamais repassée au camping.
— Je sais, ma chérie, je sais… Basile Spinello devait rassembler toutes tes affaires restées au bungalow.
Maintenant, c’étaient les mains de Clotilde qui tremblaient, celles de Lisabetta s’étaient calmées, apprivoisées.
— C’est ce qu’il a fait, Mamy. (Elle marqua un silence.) Basile m’a tout rapporté. Sauf le cahier.
61
Le 23 août 2016
D’un coup de talon, il écrasa le téléphone portable contre un long caillou plat. Même s’il ne connaissait rien à toute cette technologie, il avait vu suffisamment de séries policières pour se douter qu’un téléphone portable, même éteint, suffisait à les localiser. Avec plus ou moins de précision. Et cela devait prendre un certain temps.
Il ne s’était pas précipité. Pendant que Valentine lisait le journal de sa mère, mains nouées, bouche cousue, yeux mouillés, il avait longuement détaillé le contenu du téléphone portable de l’adolescente.
Quelle déception! Il n’avait rien appris.
Il avait ouvert le journal des messages envoyés et réceptionnés, lu les textos échangés, affiché les photos archivées, écouté quelques extraits de musiques téléchargées. Il s’était immergé quelques minutes dans l’univers de cette fille de quinze ans, sans rien y trouver. Pas un mot de trop balancé contre ses parents. Pas un centimètre de peau de trop dévoilé sur les photos. Pas une bouteille en arrière-plan, pas de petit copain à exciter, pas de copine à faire enrager.
Une jeune fille sage.
Bien dans sa peau. Bien comme il faut.
Sans haine, sans problème, comme si la vie était juste un cadeau offert par un bienfaiteur anonyme, à déballer, à apprécier, sourire, dire merci, souffler les bougies sans mélancolie, croire que le père Noël sera toujours là, avec maman et papa, un bon Dieu ou un Bouddha. Une adolescence sans fissures, sans fêlures. Le contraste avec le cahier de sa mère, rédigé au même âge, était saisissant!
Une simple question de technologie? s’interrogea-t-il. Après tout, un portable sert à se connecter au monde, un journal intime à s’en protéger.
Une simple question de génération?
Il ramassa une pierre et l’écrasa sur ce qui restait du Samsung. Cette fois, il était certain que si on cherchait à le localiser avec cet appareil, le dernier signal envoyé serait celui de cette forêt.