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Ne plus traîner, filer maintenant.

Il jeta un œil vers les portières verrouillées de la Fuego, observa par les vitres le visage des deux femmes, Palma et Valentine. Leur ressemblance était frappante. Grandes, fines, droites. Elles partageaient cette beauté classique, ce port de tête, ce regard fier, cette assurance princière que les années, les rides et les kilos n’altèrent pas. Elégantes, attirantes, rassurantes.

Sur ce plan également, le contraste avec Clotilde était saisissant! Clotilde Idrissi était jolie, elle aussi, mais son charme tenait presque aux qualités inverses. Petite. Energique. Anticonformiste.

Peut-être, s’amusa-t-il à imaginer alors qu’il jetait la pierre au loin, que le sorcier qui mélange les gènes à la naissance n’a qu’un seul stock par famille, alors il doit répartir au mieux les ingrédients, entre parents et enfants, entre frères et sœurs, le temps de faire mijoter à nouveau sa potion. Ainsi, la génétique, souvent, saute une génération.

Il marcha vers la Fuego tout en continuant de penser à la fille, la mère et la grand-mère. Clotilde n’avait jamais su communiquer avec sa mère, c’était inscrit dans son journal. Elle n’y parvenait pas davantage avec sa fille, il l’avait suffisamment observée pour l’affirmer.

Sacrée ironie…

Car la grand-mère et la petite-fille, elles, se seraient aimées, appréciées, comprises. Ça crevait les yeux!

Dommage…

Dommage que leur rencontre se résume à deux heures passées dans une Fuego rayée et cabossée, la bouche trop bâillonnée pour s’embrasser, les mains trop ligotées pour pouvoir se serrer l’une contre l’autre.

Il s’égarait. Il ne devait plus tarder à quitter ce lieu.

Il ouvrit la portière de la Fuego.

20 h 34

Parfait, il serait ponctuel au rendez-vous.

Il observa une dernière fois Valentine, assise à l’arrière. Elle continuait de tourner les pages du journal intime de sa mère, mais sans les lire. L’adolescente ne parvenait plus à distinguer les lignes, des larmes coulaient le long de ses yeux. Est-ce que ce cahier l’aiderait à enfin aimer sa mère? Ou plus encore, à la détester?

Peu importait.

Valentine n’aurait jamais l’occasion de lui avouer.

Il ouvrit la portière.

Personne ne bougea.

— Il est l’heure, madame Idrissi. Nous avons rendez-vous à la corniche de la Petra Coda.

62

Le 23 août 2016, 20 h 40

Clotilde se tenait debout devant la Passat, énervée, cherchant désespérément les clés de la voiture au fond de son sac. Tout se bousculait dans sa tête, elle ne savait même pas où aller lorsqu’elle aurait tourné le contact. Foncer à la gendarmerie? Aux Euproctes? Suivre la route en espérant y croiser Valentine? Sa mère? Elle ne parvenait pas à mettre en ordre toutes les pièces du puzzle, elle avait confusément l’intuition que le drame de l’été 89 s’était joué autant entre les adultes qu’entre les adolescents, deux cercles séparés; et que ce vieux cahier était le seul lien entre les deux.

Ecrit par une ado, elle, contenant tout ce qu’elle avait observé, noté, oublié depuis.

Lu par un adulte. Volé par un adulte qui avait découvert dans ces pages une vérité, sa vérité. Il avait trouvé une clé dans le bordel de ce journal. Dans celui de son sac, elle en était incapable! Elle pestait comme une idiote devant la portière fermée de sa voiture, à en pleurer. Quelle débile! Où était fourré ce fichu trousseau?

Le téléphone vibra.

Au moins, lui, elle savait où le trouver.

— Clotilde? C’est Anika! Quel malheur, quel malheur.

Anika renifla, articula quelques mots entre deux sanglots.

— Cervone, ce matin, abattu. Votre fille, maintenant, disparue.

Les pleurs la submergeaient. L’ex-véliplanchiste craquait; la patronne sur tous les fronts, qui tenait le camping des Euproctes de sa seule force, de sa seule foi dans le sens de l’accueil, perdait pied.

— Vous êtes aux Euproctes, avec Franck?

— Heu… non… Je suis seule, à l’entrée du camping.

— Où est Franck?

— Je ne sais pas.

— Parti chercher les flics?

— Je ne sais pas… peut-être qu’il leur parle, les flics sont… sont déjà là. Depuis ce matin… A cause de Cervone… (Les sanglots redoublèrent.) Je sais que vous ne l’aimiez pas, Clotilde, que vous ne l’avez jamais aimé… mais Cervone méritait mieux que…

— Vous m’appelez pour me parler de votre mari? coupa sèchement Clotilde.

Elle avait enfin retrouvé ses clés. Elle devait foncer. Ne pas laisser la ligne occupée.

Anika répondit sans animosité. Le sens de l’accueil, malgré tout, jusqu’au bout.

— Non, Clotilde. Non, je vous appelle car je me suis souvenue d’un détail.

Le cœur de Clotilde battait à se rompre, la clé de contact se bloqua dans la portière de la Passat.

— Tout à l’heure, le message à l’accueil, pour attirer Valentine à Arcanu, c’était un simple bout de papier, griffonné, signé de votre nom. J’aurais dû me méfier, vérifier… mais mon Dieu je suis si chamboulée…

— C’était quoi, ce détail, Anika?

— Un peu avant, ou un peu après qu’on a déposé ce mot, une voiture était garée devant le camping. Elle a ralenti, elle s’est arrêtée, elle a attendu quelques minutes. Sur le moment ça ne m’est pas revenu. Je viens seulement de faire le rapprochement.

Clotilde ouvrit la portière, enfonça la clé dans le contact, prête à démarrer dès qu’Anika aurait fini de parler.

— Cervone m’avait tout raconté, continuait la gérante du camping. Tant de fois… Mais c’était il y a si longtemps. Cela m’a juste intriguée, comme une association d’idées qui ne veut pas s’emboîter, puis j’ai découvert le message, puis Valou est arrivée, j’ai oublié.

— Qu’est-ce qu’elle avait cette voiture, Anika?

— C’était une Fuego. Rouge. Comme celle dont Cervone m’a parlé toutes ces années. Comme celle dans laquelle vos parents et votre frère ont perdu la vie.

Clotilde tourna le contact, le moteur de la Passat gronda, mais elle n’enclencha pas la marche arrière, n’appuya pas sur l’accélérateur. Point mort! Trois alertes clignotaient dans son cerveau, trois sirènes, hurlantes, formant un triangle de feu.

Une Fuego rouge d’abord.

Des coordonnées géographiques ensuite, celles du mouchard dans le portable de Valou, Franck avait parlé de la forêt de Bocca Serria, quelques kilomètres au-dessous de la Petra Coda.

Sa mère et sa fille, enfin.

Tout convergeait vers la même évidence: quelqu’un avait délibérément emprunté une voiture identique à celle de ses parents, y avait fait monter sa mère et sa fille, et se rendait à la corniche de la Petra Coda.

Clotilde ignorait qui, comment, pourquoi, mais elle était certaine que cela se passerait là-bas. Elle fixa avec angoisse l’heure sur la pendule du tableau de bord.

20 h 44

Quelqu’un, un fou, un malade, se dirigeait vers le ravin de la Petra Coda pour que tout se déroule exactement comme il y a vingt-sept ans. Un 23 août. Sans elle, mais avec une autre fille de quinze ans assise à l’arrière. Sa fille!

Elle repensa à la corniche, dix jours plus tôt. Les bouquets de serpolet. Franck et Valou qui s’en fichaient, les voitures qui les rasaient sur la route étroite. Elle en était maintenant persuadée, ce détraqué y serait à 21 h 02 précises. Pour balancer la Fuego par-dessus le parapet.