Reculer. Rouler à fond. Alerter tous ceux qu’elle pourrait joindre.
Il fallait qu’il y ait du monde là-bas. Avant qu’il y soit. Avant qu’elle y soit.
Dans dix-huit minutes exactement.
Elle avait à peine le temps.
Par réflexe, elle leva les yeux dans le rétroviseur. Et pila!
Cassanu attendait, debout derrière elle, blanc et ridé, la canne pointée, chapeau relevé, tel un Gandalf déboussolé. Elle eut l’impression qu’il avait tout entendu. Tout compris lui aussi. Elle le supplia presque.
— Pousse-toi, Papé…
— Je veux venir.
— Dégage. Tu as déjà fait assez de conneries.
Les pneus de la Passat firent voler des graviers. Cassanu eut à peine le temps de s’écarter pour ne pas se faire renverser par la voiture qui reculait. La seconde suivante, le véhicule disparaissait dans un nuage de terre sèche. Elle se contenta d’un dernier regard dans le miroir. Cassanu se tenait toujours debout, comme enraciné, comme s’il n’allait plus jamais bouger, comme si tout ce qu’il espérait désormais, c’est être rendu à la nature, devenir un arbre, un caillou; n’être plus qu’un objet inoffensif, comme sa femme Lisabetta l’avait toujours été.
La route jusqu’à la Revellata, puis quelques kilomètres plus loin, la corniche de la Petra Coda, se résumait à une interminable succession de lacets. Clotilde pesta contre le détour de plusieurs kilomètres qu’il fallait suivre par la route bitumée pour sortir d’Arcanu et rejoindre la départementale des Euproctes, alors qu’à vol d’oiseau, par le sentier, la distance n’était que de quelques centaines de mètres.
20 h 46
Elle accéléra sur la très courte portion de ligne droite et pila trop à l’entrée du virage.
— Merde! cria-t-elle, les yeux embués de larmes. Calme-toi, calme-toi. Tu iras plus vite si tu restes calme.
Sauf que sa tête menaçait d’imploser. Qui pouvait être ce fou? Peu importait, elle devait arriver à la Petra Coda avant lui, avant eux. Et elle n’y arriverait pas seule. Sans ralentir, elle tint le volant de sa main droite et, de la gauche, sortit son téléphone. Ses yeux basculaient successivement de la route qui serpentait au numéro qu’elle tentait de composer. Pourquoi, nom de Dieu, n’avait-elle pas osé enregistrer son numéro, même sous un faux prénom? Pourquoi s’était-elle contentée de le mémoriser!
06
Un virage, elle vira.
25
Passer en seconde, réaccélérer.
96
Personne en face, personne en dessous, trois lacets plus bas, se déporter sur la gauche, bouffer la ligne blanche, gagner quelques secondes.
59
Accélérer encore.
13
Laisser sonner.
Réponds, bordel, réponds!
Freiner, perdre du temps, repasser en première.
— Merde, merde, merde. Réponds!
Accélérer à nouveau.
Hurler un message.
Natale! Natale, écoute-moi. Ils ont enlevé ma fille. Je ne sais pas qui. Je ne sais pas pourquoi. Ils ont enlevé Palma aussi. Je sais juste qu’ils se rendent à la corniche de la Petra Coda. Dans une Fuego rouge. Pour les tuer, Natale. Pour plonger dans la Méditerranée. Tu es tout près, Natale. Tu es tout près, tu peux arriver le premier.
Profitant de la dernière ligne droite avant de rejoindre la départementale, elle raccrocha et, un instant, se déconcentra.
Elle écrasa le frein au dernier moment.
— Meeeerde!
Cassanu Idrissi était planté au milieu de la route! Ce vieux fou avait coupé par le sentier. Il tremblait, voûté, appuyé sur sa canne, tel un marathonien qui a puisé dans les forces qui lui restent. Elle prit sa décision en un éclair: elle mettrait plus de temps à éviter de rouler sur le vieillard planté au milieu de la route qu’à le laisser monter.
Elle se pencha, ouvrit la portière.
— Bordel! Tu crois que tu n’en as pas assez fait? Allez, monte!
20 h 50
Elle avait perdu une trentaine de secondes. Cassanu s’assit mais ne répondit pas. Il reprenait son souffle, haletait, toussait, comme si son cœur allait exploser. Manquerait plus qu’il claque sur le fauteuil passager! Papé avait dû courir dès que la Passat avait disparu, cavaler, sans écouter les cris de Lisabetta, dévaler le sentier dont il connaissait chaque secret, chaque pierre, chaque glissade.
Les lacets de la route continuaient de défiler. Petit à petit, le vieux Corse reprenait une respiration normale, à l’inverse du moteur de la voiture, qui semblait chauffer. Une odeur de caramel brûlé se répandait par les fenêtres ouvertes.
Les freins? Les pneus? La boîte de vitesse?
Peu importait, la voiture tiendrait bien huit kilomètres.
— Clotilde, je crois que ta mère ne s’est pas sauvée.
Un peu tard, Papé, pour les regrets…
Elle braqua sèchement à gauche alors que la Passat se rapprochait du bord, déportée par la vitesse et frôlant sur plusieurs mètres le parapet de pierre qui les séparait du précipice.
— Je crois… je crois qu’elle a été enlevée.
Le téléphone sonna. Les pneus crissèrent.
Natale?
Franck?
Clotilde décrocha alors que la voiture fonçait droit vers le vide.
— Virage à droite, fit doucement Cassanu. Deux cents mètres, cent vingt degrés.
Elle tourna in extremis. Finalement, le vieux lui serait peut-être utile. Il connaissait par cœur chaque mètre de cette route, il pourrait lui servir de copilote, avec plus d’efficacité que le plus expérimenté des rallymens du Tour de Corse.
— Clotilde? C’est Maria-Chjara!
De surprise, la conductrice faillit envoyer la Passat se crasher dans le mur de pierre face à elle. Elle évita de justesse un petit oratoire fleuri, une Vierge, une croix et trois fleurs en plastique; souvenir d’une autre voiture, d’une autre vie qui un jour, une nuit, s’était éteinte ici?
— Virage à gauche, cent cinquante mètres, épingle à cheveux.
— Maria?
— J’ai repensé à notre conversation. Les mensonges de Cervone Spinello. Cette histoire de direction sabotée.
— Oui?
— Virage à droite, serré, cent mètres, cent soixante degrés.
— En réalité, Cervone n’a pas vraiment inventé son histoire.
Des éclairs zébraient le cerveau de Clotilde. Maria-Chjara revenait sur sa déposition. Cervone, le coupable idéal, se retrouvait assassiné d’abord, innocenté ensuite. Des éclairs suivis d’un coup de tonnerre. Cervone innocenté, c’est son frère Nicolas qui redevenait le coupable idéal?
— Vous m’aviez affirmé que…
— J’y ai repensé depuis. J’ai cherché à me souvenir de chaque minute du 23 août 1989, de chaque mot, chaque geste…
— Légère chicane à gauche, cent cinquante mètres. Quatre-vingts degrés.
— Chaque geste, Maria? Si longtemps après?
— Ecoutez-moi, Clotilde, écoutez-moi. Toutes ces années, j’étais persuadée que la mort de Nicolas, de vos parents, était un accident. Mais s’il faut chercher un meurtrier, si quelqu’un a saboté la voiture que l’on devait emprunter ce soir-là, votre frère et moi, si quelqu’un voulait nous tuer tous les deux, cela ne peut pas être Cervone. Ce n’est pas lui qui crevait de jalousie.
— Chicane à gauche! hurla Cassanu.
Clotilde braqua au dernier moment sans lâcher le téléphone, mordant sur le bord de la route, projetant des graviers et ratissant sur trois mètres, dans une pluie d’ombrelles jaunes, le rideau continu de férules poussant au creux du talus. La sueur perlait sur son front.
— Je n’ai aucun doute, continuait Maria-Chjara. Je me souviendrai toute ma vie de ses yeux posés sur moi et Nicolas le jour de l’accident, plage de l’Oscelluccia, le soir, après minuit, quand tout le monde était parti sauf lui. Puis ce même regard le lendemain du drame, posé seulement sur moi. Aujourd’hui j’ai compris. C’est… c’est parce qu’il voulait nous tuer… Parce qu’il venait de tuer Nicolas.