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— Ligne droite, quatre cent cinquante mètres, vas-y… Tu peux foncer.

— Qui, Maria? Qui a posé ainsi les yeux sur toi?

Clotilde entendit un rire au téléphone. Un rire de cinéma mal interprété. Maria-Chjara évacuait elle aussi toutes les années passées à porter une culpabilité qui ne disait pas son nom. Elle avait rendu un type jaloux, jaloux au point d’en faire un assassin.

— Tu pourrais t’en souvenir, toi aussi, Clotilde, tu te souviens forcément de lui. De ses yeux. Même si, le plus souvent, tu n’en voyais qu’un seul des deux.

63

Le 23 août 2016

20 h 52

Les lacets défilaient presque au ralenti. La Fuego respectait scrupuleusement les limitations de vitesse, son conducteur n’éprouvait ni le besoin d’accélérer, ni celui de ralentir, il avait programmé le GPS et il savait que s’il ne commettait aucun excès, s’il suivait à la lettre les indications de la voix de robot qui le guidait, alors à très exactement 21 h 02 la Fuego atteindrait le premier virage de la corniche de la Petra Coda.

Dans neuf minutes, tout serait fini.

Un peu plus tôt que prévu pour lui.

Son médecin parlait plutôt de neuf mois.

La Passat se rapprochait de la départementale 81. La route serpentait moins, s’éloignait un peu du littoral, Clotilde parvint à accrocher une cinquième vitesse, à frôler les cent kilomètres/heure, le temps de quelques centaines de mètres, avant de rétrograder.

Elle avait coincé le téléphone portable entre ses cuisses.

— C’est Hermann! cria Clotilde dans l’habitacle. Cet enfoiré de cyclope!

Cassanu se tourna vers elle.

— Hermann Schreiber?

Clotilde ne quittait pas la route des yeux.

— Oui, c’est lui qui les a tués. Qui va recommencer dans moins de dix minutes si on n’arrive pas à temps. Qui a enlevé Valou et maman.

— Impossible…

20 h 53

— Oh non, Papé, pas impossible! J’ai eu ce salaud d’Hermann Schreiber hier au téléphone et…

Son grand-père posa une main sur sa cuisse.

— C’est impossible, Clo. Je t’assure. Tu n’as pas pu parler hier à cet Allemand. (Il prit une longue inspiration.) Hermann Schreiber est mort, en 1991, dix-huit mois après l’accident de tes parents. Il n’avait pas vingt ans.

20 h 54

La Fuego passait devant la falaise de Capo Cavallo, six kilomètres au sud de la Revellata.

Arrivée à 21 h 02, indiquait le GPS collé sur le pare-brise.

L’écran du logiciel de navigation dessinait en version miniature et stylisée le paysage qui s’ouvrait. Une mer bleu électrique, une montagne vert kaki, un ciel café crème.

Une représentation à la fois fade et criarde, aussi laide, pensa Jakob Schreiber, que la réalité était sublime. Devant lui se détachaient la Revellata, le phare, la citadelle de Calvi, que le soleil couchant faisait rougir comme une fille que la timidité embellit. Il ralentit un peu pour profiter quelques secondes du panorama. Tant pis pour le respect précis du chronomètre du GPS, il rattraperait son retard en accélérant après la punta di Cantatelli. Ce paysage était sûrement la seule chose sur cette terre qu’il regretterait.

La route tourna à nouveau vers la montagne, longeant un maquis sec et des vaches maigres. Il accéléra. Au fond, penser en termes de regrets aux prochaines minutes, au grand saut, était stupide. Même si Clotilde Idrissi n’était pas revenue il y a cinq jours pour rouvrir les plaies à peine cicatrisées, cet été 2016 aurait été le dernier. De toutes les façons, le plus vieux résident du camping des Euproctes aurait tiré sa révérence, ici, en Corse, plutôt que de crever à petit feu dans la Klinikum de Leverkusen. Autant se faire sauter la caisse dans un décor de paradis, puisque personne ne pouvait être certain qu’il en existe un après la mort.

Neuf mois maximum, avait affirmé son médecin.

La première alerte, la première tumeur, s’était glissée un peu au-dessus de son foie il y a huit ans. On lui avait nettoyé l’œsophage comme on débouche une gouttière au karcher, mais la pluie acide avait continué de tomber, sur le pancréas, le poumon, l’estomac. La tumeur avait gagné. Il pensait même qu’elle triompherait avant, il avait toujours cru qu’il ne survivrait pas plus de cinq ans à sa retraite, quand le comptable de Bayer lui avait annoncé qu’il toucherait une prime de 300 marks par mois dès qu’il quitterait l’entreprise, pour exposition pendant toute sa carrière aux produits infectants, solvants, polluants. Il avait tenu près de quinze ans, il était cadre, il surveillait les chaînes de fabrication à travers des écrans. Heureusement pour Bayer, quand ils partaient en retraite, les ouvriers employés à la manutention des produits et au nettoyage des cuves coûtaient moins cher que lui à l’entreprise.

Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, se demandant si les passagères se doutaient de ce qui les attendait. Palma avait compris, forcément: la Fuego rouge, la destination affichée sur le GPS, sa fille à l’arrière, les indices étaient explicites. Valentine avait sûrement réalisé elle aussi, elle était au courant de tout maintenant, elle avait lu le cahier de sa mère. Elles demeuraient calmes pourtant. Mais que pouvaient-elles faire d’autre, attachées tels deux sapins de Noël dans un filet? Seulement espérer que cette balade ne soit que du bluff, une mauvaise blague, une mise en scène… ou que, depuis 1989, le parapet de la corniche de la Petra Coda ait été renforcé.

Il arrivait en vue de la baie de Nichiareto, Jakob Schreiber maintenait sa vitesse de croisière. Ces derniers jours, la relecture du journal de Clotilde, page après page, avait ravivé les braises de sa haine, même si, au fil des années, jamais elle ne s’était complètement éteinte.

Son fils, Hermann, n’était responsable de rien.

Tout était de la faute de Maria-Chjara, de Nicolas, de Cervone, d’Aurélia, de tous les autres ados de la tribu lors de cet été 89, de leur mépris, de leur égoïsme. Il n’avait rien inventé, Clotilde l’avait parfaitement décrit dans son cahier. Ce sont eux qui avaient nourri cette colère, cette jalousie, cette folie. Sans cela, rien ne serait arrivé. Son fils était un garçon gentil, sérieux, travailleur, bien éduqué. Au collège catholique de la Lise-Meitner-Schule, puis au lycée Werner-Heisenberg de Leverkusen, chez les louveteaux dès l’âge de six ans, chez les pionniers à moins de quinze, toujours une écorce à sculpter dans la main, un caillou brillant dans la poche, un brin d’herbe entre les dents.

Hermann était plus doux que la moyenne.

Il aimait la musique. Il aimait la beauté. Il apprenait le solfège, le violon, il peignait des marines, des ciels, très pâles, aux couleurs délavées, dans un atelier dirigé par un aquarelliste en retraite du musée Morsbroich. Hermann était fils unique. Il aimait se fabriquer un monde rien qu’à lui, bâtir un univers à partir de trésors ramassés au hasard; il n’avait pas affiché sur les murs de sa chambre des posters de tennismen, de chanteurs ou de formule 1, mais les dizaines de pages d’un herbier qu’il enrichissait, mois après mois. A dix ans, il avait eu l’idée d’une collection magnifique, une collection d’étoiles, toutes celles qu’il pouvait trouver, des étoiles de mer, des étoiles dorées dont on décorait les sapins, des étoiles de shérif, des étoiles photographiées de nuit, au cœur de la forêt, des étoiles imprimées sur des drapeaux, sur des affiches, sur des romans. Hermann était un élève brillant, il avait été admis à l’Ecole polytechnique de Munich, en arts appliqués. Hermann était à la fois un artiste et un artisan. Il s’intéressait au fonctionnement des choses, la physique, la mécanique, mais était avant tout attiré par la beauté, la matérialité de la beauté, persuadé que la nature était le plus grand génie créatif que la terre ait connu, qu’elle seule parvenait à l’harmonie ultime, la perfection, que les hommes devaient se contenter de l’admirer, s’en inspirer, s’en nourrir.