— Un secret, oui, madame, et qui ne m’appartient pas.
— À qui donc alors ? On peut tout dire à la reine.
— Certes, madame… Sauf peut-être ce qui est au roi ! La reine sait, depuis longtemps, que je lui suis dévoué corps et âme, que…
— Que vous l’aimez beaucoup, je sais… bien plus que vous n’aimez la reine, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle avec une pointe de mélancolie.
— Comment pourrait-on ne pas aimer la reine ? dit Gilles doucement. Votre Majesté se trompe et mon dévouement est aussi grand envers elle…
— Vous venez de le prouver amplement, ne fût-ce qu’en sortant de votre cachette ce qui a mis vraisemblablement vos jours en péril, j’imagine…
— Plus ou moins… mais bien moins que ceux de ma femme. Si je demeurais vivant, c’était elle qui devait mourir. Voilà pourquoi j’ai accepté de passer pour mort.
— Et qui donc la menaçait ?…
— Celui qui menace tous ceux qui se dévouent pour que vivent le roi et la reine…
— Monsieur !… Tenez, chevalier, vous disiez à l’instant comment peut-on ne pas aimer la reine ? Vous devriez demander à Monsieur. C’est une chose qu’il fait en perfection. Bien, soupira-t-elle. Voilà un premier point éclairci. À présent… j’ai une autre question à vous poser : On ma dit que cette malheureuse folle, cette femme qui s’est dressée devant moi l’autre matin, l’insulte à la bouche et qui devait faire sauter mon bateau était votre épouse…
— En effet !
— Mais… en êtes-vous bien certain ? Êtes-vous sûr de ne pas être victime d’une ressemblance ?…
— C’est à mon tour de ne plus comprendre. La reine veut-elle me faire la grâce de s’expliquer ?
— Je vais essayer. Écoutez… je me suis crue, à cette minute, l’objet d’une hallucination. La femme que j’ai vue était jeune, belle, élégante. Elle avait de magnifiques cheveux roux mais son visage… ah ! son visage était celui d’une autre femme, d’une femme dont vous êtes venu un jour, à Trianon, me dire qu’il fallait me défier.
— Je comprends à présent pourquoi, en la voyant, Votre Majesté a crié, dit Gilles tristement. C’est vrai, Mme de Tournemine ressemble un peu à Mme de La Motte et, la première fois que j’ai vu cette dernière dans le parc de Versailles, je m’y suis trompé un moment. J’avoue à la reine que j’avais oublié cette circonstance et j’imagine, avec chagrin, que cette ressemblance constitue une charge de plus ?
— J’ai cru un instant… Dieu sait quoi ! Que la comtesse s’était enfuie de la Bastille… ou même que j’étais en train de perdre la raison. Je crois que, d’une pareille femme, on peut attendre n’importe quel méfait, n’importe quelle diablerie… Ainsi donc, sur votre honneur, vous m’assurez que vous ne vous trompez pas, qu’il s’agit bien de votre femme ?
— Sur mon honneur, oui, madame, fit le chevalier avec une lourde tristesse… sur cet honneur dont il ne restera rien lorsque la hache du bourreau sera passée si la reine refuse de faire grâce. Je serai, pour jamais, l’époux d’une régicide.
— Non pas. Cette femme, quand on l’a arrêtée, a refusé de dire son nom, elle mourrait peut-être sans le dire… mais, à présent, j’ai une troisième question à vous poser : ce sera la dernière : l’aimez-vous ?
— Si je l’aime ? Oh, madame ! Est-ce que Votre Majesté ne le devine pas à mon angoisse, à mon chagrin ? Si Judith meurt, je disparaîtrai…
Mais la reine ne l’écoutait que distraitement, préférant suivre le cheminement capricieux de sa propre pensée.
— Judith ?… Ainsi, c’est là son nom ? Il lui va bien. C’est celui de la vengeance, celui d’une héroïne sans pitié, sans faiblesse et, en l’occurrence, d’une femme qui me hait. Pourquoi donc me hait-elle à ce point ?
Gilles bénit le faible éclairage qui cacha la brusque rougeur qui était montée à son visage.
— Parce qu’elle me croit mort à cause de Votre Majesté… et aussi parce qu’elle croit que j’aime trop la reine…
Il y eut un petit silence puis Marie-Antoinette murmura tristement :
— En d’autres termes, elle vous croit mon amant, n’est-ce pas ? Pourquoi pas, après tout ? On m’en prête déjà tellement !… Coigny, Vaudreuil, Lauzun, Dillon, Liancourt, l’ambassadeur anglais Dorset, le russe Romantzoff, lord Seymour, le duc de Guines ; d’autres encore ! Pourquoi donc pas vous ? Vous êtes beau et vaillant : tout ce qu’il faut pour séduire une reine, n’est-il pas vrai ?
— Madame, madame ! supplia Gilles inquiet de la voir s’aigrir mais qui n’avait pu s’empêcher de constater tout de même qu’un seul nom n’était pas venu et que c’était justement celui de Fersen, j’implore la reine de ne pas ajouter à ma confusion…
— Je le veux bien. À une condition pourtant ! Vous me direz très franchement d’où cette folle a tiré une telle certitude. Ne me cachez rien, je veux tout savoir…
— Mais… l’histoire peut être longue !
— J’ai tout mon temps. Allons, chevalier, parlez ! Je le veux.
Il fallut bien s’exécuter. Le plus rapidement qu’il put, Gilles retraça l’histoire de son amour pour Judith, raconta le cauchemar vécu par la malheureuse dans la nuit de Trécesson, comment ils s’étaient retrouvés, puis reperdus, puis à nouveau retrouvés, le grand bonheur qu’avait été leur mariage et tous les espoirs qu’ils avaient fondés sur leurs espérances de vie commune, leur désir de gagner les terres vierges d’Amérique pour arracher définitivement Judith à ses terribles souvenirs, à l’influence étrange que Cagliostro avait prise sur son esprit, à celle plus dangereuse encore du comte de Provence, enfin ce qui s’était passé au soir de ce jour si joyeux et le désastre qui avait suivi…
Il se borna seulement à taire, courtoisement, le nom de celle qui avait causé ce désastre. Outre qu’un galant homme ne se vante pas de ses amours, Anne de Balbi s’était rachetée quelque peu en trahissant Provence. Mais naturellement, ce mutisme appelait une question qui vint aussitôt.
— Qui avez-vous trouvé dans ce moulin ?
— La reine ne sait-elle pas qu’un nom de femme ne se doit jamais prononcer quand il s’agit d’amour ?
La fameuse lèvre autrichienne se fit si dédaigneuse que Marie-Antoinette s’en trouva soudain enlaidie.
— Je pourrais exiger, monsieur. Un bon serviteur ne doit pas avoir de secrets pour son maître.
— Un valet, peut-être, madame… encore qu’un valet soit homme et ait droit à sa dignité. Mais le cœur d’un gentilhomme doit pouvoir garder non seulement ses propres secrets… mais aussi ceux des autres.
Peut-être n’y mit-il pas d’intention, peut-être fut-ce simple maladresse mais la reine rougit, détourna la tête et ne répondit rien, songeant sans doute que ce garçon connaissait son secret à elle, depuis longtemps déjà, qu’il ne s’en était jamais prévalu… et qu’au moins cela lui donnait le droit de conserver les siens propres.