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— Eh bien, dit Jefferson quand il le vit un peu remonté, nous direz-vous, cher ami, ce qui vous a mis dans cet état ?

Tout en parlant, il faisait signe à un valet de remplir à nouveau son verre. Mme Legros tendit le sien.

— Il n’est pas raisonnable, monsieur le ministre, pas raisonnable du tout ! J’ai voulu l’empêcher de venir jusqu’ici en lui expliquant que demain matin serait assez tôt, qu’il avait besoin de se coucher, mais il n’a rien voulu entendre. Il vous aime tant, voyez-vous, qu’il lui faut partager avec vous toutes ses émotions, celle de ce soir comme les autres. Il faut vous dire que nous étions priés à souper chez de bons amis à moi qui ont leur demeure en face de l’hôtel de Rohan-Strasbourg et que nous avons été…

— Mais taisez-vous donc, pécore ! s’écria Latude indigné. Vous racontez tout comme une sotte et êtes bien incapable de traduire les états d’âme d’un homme comme moi ! Je suis assez grand pour raconter tout seul… En effet, mon ami, ajouta-t-il d’un ton plus aimable en se tournant vers Jefferson, nous étions chez des amis quand, par les fenêtres ouvertes, nous avons vu les gens qui passaient dans la rue se rassembler peu à peu autour d’une femme sortant tout juste de l’hôtel de Rohan et qui pleurait, qui pleurait… oh ! c’était à faire pitié. Un homme l’a rejointe, qui la cherchait sans doute mais qui, la voyant entourée de monde, est resté avec elle et ils ont raconté à la foule ce qui venait de se passer chez ce pauvre cardinal…

— Comment cela, ce pauvre cardinal ? dit le ministre. N’est-il pas sorti blanc comme neige du Parlement ?

— Eh oui ! Mais cela n’a pas fait l’affaire de Versailles. Il paraît que, ce tantôt, le baron de Breteuil, l’ennemi juré du cardinal et le ministre des vengeances de la reine, s’est fait porter chez M. le cardinal, en dépit d’une maladie, pour lui demander, de la part du roi, sa démission de la Grande Aumônerie et son cordon bleu. En échange, il lui a signifié un ordre d’exil. On l’envoie dans son abbaye de la Chaise-Dieu, dans le fin fond des montagnes d’Auvergne, avec défense de jamais reparaître à la Cour… Il doit être parti demain.

— Le roi a modifié le jugement du Parlement ? dit Paul-Jones. En ce cas, ce n’était guère la peine de lui demander de se prononcer sur cette affaire…

— C’est un scandale, n’est-ce pas ? renchérit Mme Legros décidément incapable de se taire. On exile ce pauvre cher cardinal tout comme l’on a exilé Reteau de Villette, le faussaire. La même peine…

— Pas tout à fait, coupa Gilles. J’étais au procès, j’ai entendu la sentence… d’ailleurs ridicule de ce Reteau. Il va être conduit enchaîné à une frontière. Le cardinal gagnera librement son abbaye, c’est-à-dire une terre française où il est le maître. Il y a tout de même une nuance…

— Je vous l’accorde, s’écria Latude, mais l’aggravation de jugement ne vise pas que le cardinal. On chasse Cagliostro ! Lui aussi doit quitter la France, et vite, avec le peu qu’on voudra bien lui laisser, sans doute, de sa fortune. Oh ! il n’est pas difficile de deviner d’où est venu le coup. Le roi, lui, est une bonne pâte d’homme mais l’Autrichienne en fait ce qu’elle veut et sa haine envers le cardinal ne désarme pas. La foule, devant l’hôtel de Rohan-Strasbourg, ne s’y est pas trompée, elle ! J’aurais voulu que vous entendiez le vacarme, les cris de colère, les menaces que l’on faisait entendre. Une chose est certaine : à cette heure, le peuple de Paris s’assemble afin d’empêcher le cardinal et sa suite de sortir de l’hôtel. Et si l’on envoie la troupe pour dégager les portes, il y aura du sang versé…

— Il n’y aura pas de sang versé, dit encore Gilles. Le cardinal ne le permettra pas. Cet homme-là se pliera à la volonté royale sans un mot de protestation, j’en suis certain.

— On le sait bien et c’est pour cela, surtout, que nous sommes accourus ici. Monsieur le ministre, je vous en conjure, il faut que vous fassiez quelque chose…

— Moi ? fit Jefferson abasourdi. Mais que voulez-vous que je fasse ?

— Courez à Versailles ! Le roi vous aime et vous veut du bien. Expliquez-lui qu’il doit rapporter cet ordre d’exil inique, s’il ne veut pas voir demain Paris à feu et à sang. Dites-lui…

— Là, là, mon ami ! Comme vous y allez… Je ne peux ni ne veux intervenir en quoi que ce soit dans cette affaire qui est une affaire intérieure de la France et ne regarde en rien les étrangers. On ne me pardonnerait jamais, à Annapolis, en admettant que je me laisse entraîner par vous, ce qu’à bon droit on considérerait comme une lourde faute…

— Alors, voyez la reine en privé ! En privé ! On trouve suspect à Paris cette grande sévérité pour un homme qui, après tout, était peut-être bien tout de même son amant… C’est une garce, mais…

Le sang monta brutalement au visage de Tournemine.

— Misérable !… gronda-t-il prêt à se jeter sur Latude, mais déjà une poigne vigoureuse le retenait.

— Du calme, John ! dit Jefferson d’une voix dont la douceur contrastait avec la dureté de sa main. Notre ami se laisse emporter par la générosité de sa nature qui lui fait craindre le sang versé et vous, vous êtes comme tous nos jeunes hommes, un peu amoureux de la reine de France. Mon cher monsieur de Latude, ajouta-t-il beaucoup plus fermement, je vous serais fort obligé de ne plus me parler de Versailles. Je n’ai rien à y faire et je n’irai pas.

Puis, baissant la voix tandis que quelqu’un d’autre posait une question à l’ancien prisonnier, il murmura mi-sérieux, mi-moqueur, à l’adresse de Gilles :

— Taisez-vous donc ! Vous oubliez que vous êtes Américain. Ma parole, vous réagissez comme un gentilhomme français… ou comme un garde du corps !

En dépit de son empire sur lui-même, Gilles tourna vers le ministre américain un regard qui s’effarait mais il ne rencontra qu’un visage souriant et un regard amusé.

— Avant de partir, ce soir, ajouta le ministre, passez donc un instant dans mon cabinet. J’ai quelque chose à vous remettre…

Sans laisser à Gilles le temps de lui répondre, il s’éloigna de quelques pas pour se faire servir un verre de punch. Personne n’avait fait attention à leur bref aparté. La conversation roulait à présent sur la comtesse de La Motte et quelqu’un demandait si la sentence qui la frappait avait été exécutée…

— Pas encore, dit Latude, et d’aucuns pensent qu’elle ne le sera jamais. On dit que des recommandations la concernant sont venues de très haut, durant le procès, car ce n’était pas elle que la reine voulait voir pendre mais bien Rohan. Le Parlement n’a pas tenu compte de ces recommandations puisqu’il l’a condamnée au fouet, à la flétrissure et à l’internement à vie à la Salpêtrière, mais nous venons d’avoir la preuve de la facilité avec laquelle le roi peut modifier un jugement. Elle sera graciée… Ce serait la conséquence logique de l’accablement du cardinal, car pour la reine il n’y a qu’un seul coupable et c’est Rohan. Mme de La Motte n’est qu’une comparse, un instrument. Je sais par expérience qu’un instrument se brise aisément s’il est de peu de valeur. Mais cette femme est tout de même une Valois. On aura égard au nom, sinon à la femme. On la fera évader par exemple…

— L’a-t-on ramenée à la Bastille ?…

— Non. Elle est toujours à la Conciergerie. C’est pourquoi je suis à peu près certain qu’on lui donnera la clef des champs. Une faible femme ne saurait s’évader de la Bastille. Pour cela, il faut être un homme vigoureux, patient, plein d’industrie. Tenez, je me souviens de ma première tentative…