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— Oui, chef. Je lui en ai déjà parlé.

— Le rendez-vous est pris ?

— Oui. Pour demain. Les autres membres de la famille Crackenthorpe devraient être présents. Il s’en trouvera peut-être un dans le lot pour identifier le corps — qui sait ? Ils seront tous là.

Il jeta un coup d’œil à la feuille qu’il tenait à la main et sur laquelle figurait une liste de noms :

— Harold Crackenthorpe est un homme d’affaires de la City — et non des moindres, à ce qu’on m’a dit. Alfred, lui… je ne sais pas très bien ce qu’il fabrique. Cedric vit à l’étranger. Il peint !

L’intonation portée sur ces deux mots en disait long sur l’opinion de l’inspecteur quant à l’activité en question. Le chef de la police locale sourit sous sa moustache :

— Nous n’avons aucune raison, pour le moment, de penser que la famille Crackenthorpe puisse être pour quelque chose dans cet assassinat ?

— Aucune, hormis le fait que le cadavre ait été découvert dans les dépendances de leur propriété, répondit l’inspecteur Bacon. Cedric, l’artiste de la famille, pourra peut-être l’identifier ? Mais ce qui me laisse perplexe, c’est cette invraisemblable histoire de train.

— Ah ! oui. Vous avez vu cette vieille demoiselle, cette… euh…

Il jeta un coup d’œil au rapport posé sur son bureau :

— Miss Marple ?

— Oui, chef. Il se peut qu’elle soit complètement timbrée, mais elle est très précise dans ses déclarations, et elle n’en démordra pas. Elle tient pour vrai tout ce que son amie prétend avoir vu. Si vous voulez mon avis, tout ça, pour moi, c’est du roman. Je connais trop bien ce genre de vieilles toquées toujours prêtes à détecter des traces de soucoupes volantes entre leurs plates-bandes et des espions russes dans les travées de la bibliothèque municipale. Mais ce qui est exact, c’est qu’elle a bel et bien embauché cette jeune femme, l’employée de maison, en la chargeant de retrouver un cadavre…

— … et que la fille l’a bel et bien trouvé, acheva le chef de la police locale. Quelle histoire ! Marple… miss Jane Marple… j’ai l’impression d’avoir déjà entendu ce nom-là… quoi qu’il en soit, je vais alerter les gens de Scotland Yard. Vous avez raison, je pense, de dire que cette affaire dépasse le cadre local Manque ponctuation — même si nous restons discrets pour le moment. Mieux vaut, jusqu’à nouvel ordre, que la presse en sache le moins possible.

* * *

L’enquête du coroner se déroula, comme prévu, de la façon la plus routinière, par une journée froide et venteuse. Personne ne se manifesta pour identifier la victime. Lucy fut convoquée pour l’établissement du procès-verbal concernant les circonstances de la découverte du corps, et la cause du décès — par strangulation — fut officiellement établie et consignée.

Cinq membres de la famille Crackenthorpe étaient présents : Emma, Cedric, Harold, Alfred, et Bryan Eastley, l’époux d’Edith, la sœur décédée. Mr Wimborne, l’avoué de la famille, était venu spécialement de Londres pour la circonstance. Ils se retrouvèrent, tremblants de froid, devant le bâtiment où se déroulait l’enquête. Une petite foule les y attendait : la presse locale, tout comme les journaux de Londres, avait largement rendu compte, détails à l’appui, de l’« Affaire du Cadavre dans le Sarcophage ».

Un murmure courut parmi les badauds :

— Les voilà ! Ce sont eux…

— Allons-nous-en ! lança Emma d’un ton bref.

La grosse Daimler de location vint se ranger le long du trottoir. Emma y monta et, d’un geste, invita Lucy à la suivre. Mr Wimborne, Cedric et Harold en firent autant.

— Je prends Alfred avec moi dans ma voiture, décréta Bryan Eastley.

Le chauffeur rabattit la portière et, comme il s’installait à son volant, Emma s'écria :

— Attendez ! Voilà les garçons !

On avait, en dépit de leurs protestations, laissé Alexander et James à Rutherford Hall. Ils s’approchèrent de la voiture avec des sourires épanouis.

— On est venus sur nos bicyclettes, expliqua Stoddart-West. Le policier s’est montré très gentil avec nous, il nous a laissés entrer. J’espère que ça ne vous contrarie pas, miss Crackenthorpe, ajouta-t-il poliment.

— Ça ne la contrarié pas le moins du monde, dit Cedric sans laisser à sa sœur le temps de répondre. Il faut bien que jeunesse se passe. C’est votre premier meurtre, j’imagine ?

— On est un peu déçus, dit Alexander. C’était bien court.

— Nous n’allons pas rester ici à discuter, intervint Harold avec mauvaise humeur. Avec tout ce monde, et les photographes…

Il fit signe au chauffeur, qui démarra aussitôt. Les deux garçons les saluèrent joyeusement de la main.

— Ils ont trouvé ça court. Les innocents ! dit Cedric. S’ils savaient que ça ne fait que commencer !

— Tout cela est infiniment regrettable. Infiniment regrettable, grinça Harold. J’espère que…

Il regarda Mr Wimborne, qui lui rendit son regard en serrant ses lèvres minces avec un hochement de tête consterné.

— Je veux croire, enchaîna l’avoué d’un ton sentencieux, que l’affaire sera rapidement élucidée. Les policiers se sont montrés très efficaces. Quoi qu’il en soit, et comme le dit Harold, tout cela est infiniment regrettable.

En prononçant ces mots, il s’était tourné vers Lucy, et son regard exprimait une claire désapprobation. « S’il n’y avait pas eu cette jeune femme, y lisait-on, pour fourrer son nez là où elle n’avait rien à faire, nous n’en serions pas là. » Harold Crackenthorpe se chargea de délivrer à peu près le même message, sous forme interrogative :

— À propos, miss… euh… Eyelesbarrow, qu’est-ce qui a bien pu vous inciter à regarder dans ce sarcophage ?

Lucy s’était déjà demandé à quel moment les membres de la famille se poseraient cette question. Elle s’était attendue à ce que la police le fasse immédiatement. Elle s’étonnait que personne, chez les Crackenthorpe, n’y ait encore songé.

Cedric, Emma, Harold et Mr Wimborne avaient tous les yeux sur elle.

— En réalité, dit-elle comme si elle cherchait ses mots, je ne le sais pas très bien moi-même… Je trouvais que cet endroit avait grand besoin d’être nettoyé et remis en ordre. Et puis, il avait…

Elle marqua une hésitation, puis :

— Il y avait une odeur bizarre et très désagréable…

Elle avait prévu, à juste titre, la réaction horrifiée que ne manquerait pas de provoquer cette évocation.

— Oui, oui, évidemment… chevrota Mr Wimborne. Le médecin légiste a parlé de trois semaines. Il me semble, voyez-vous, que nous devons tous faire en sorte de ne pas trop penser à cela.

Il sourit d’un air encourageant à Emma, qui avait brusquement pâli :

— N’oubliez pas que cette infortunée jeune femme ne nous était absolument rien.

— Bah ! Qui parierait sa chemise là-dessus ? objecta Cedric.

Lucy Eyelesbarrow le regarda avec intérêt. Elle s’était déjà étonnée de trouver les trois frères aussi différents les uns des autres. Cedric, solide gaillard aux traits burinés sous sa tignasse brune, avait des manières joviales. Il était arrivé de l’aéroport avec une barbe de plusieurs jours. Et, s’il s’était rasé pour assister à l’enquête du coroner, il avait gardé sur lui les vêtements avec lesquels il avait fait le voyage : un vieux pantalon de flanelle grise ainsi qu’une veste rapiécée dont les poches bâillaient. Il menait ostensiblement la vie de bohème et n’en semblait pas peu fier.

Son frère Harold, au contraire, offrait la parfaite image du chef d’entreprise de la City. Grand, le port altier, cheveux bruns légèrement dégarnis au-dessus des tempes, il arborait une fine moustache noire et portait un complet sombre de très bonne coupe avec une cravate gris perle. Il avait l’air de ce qu’il était : un homme d’affaires avisé au faîte de la réussite.